Sexualité : vers un retour
à l’ordre moral ?

Jouissez sans entraves ?, un titre provocateur bien qu’accompagné d’un point d’interrogation pour cet ouvrage qui aborde l’histoire de l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (Évras). Avec en toile de fond, cette interrogation : la résurgence des conservatismes ne risque-t-elle pas de remettre en question une certaine forme de libération sexuelle et ses droits acquis ? Réponse avec les auteurs, Fabienne Bloc, travailleuse psychosociale dans un planning familial laïque, et Valérie Piette, professeure d’histoire contemporaine à l’ULB.

Sexualité : vers un retour à l’ordre moral ?

Aujourd’hui, en 2016, peut-on jouir sans entraves ?
Fabienne Bloc :
« Le point d’interrogation l’indique : nous avons beaucoup de doutes par rapport à l’évolution du bien-être au niveau de la sexualité. D’abord, à cause de l’hypersexualisation de la société véhiculée principalement par les médias et à laquelle les jeunes sont régulièrement confrontés, mais aussi avec cet écart qui existe entre le désir profond de chacun d’entre nous et toutes les représentations auxquelles il est difficile d’échapper. Ensuite, parce que s’il y a aujourd’hui énormément de désir - désir de bien-être, de performance, d’amour (les jeunes sont loin d’être des débauchés et beaucoup, les jeunes filles plus particulièrement, attendent toujours le prince charmant) -, il y a aussi un certain retour à l’ordre moral. »

Donc, nous ne pouvons pas vivre notre sexualité comme on le veut. Depuis toujours ou est-ce un fait nouveau ?
Valérie Piette : « 
On oublie que la libération de la sexualité a une histoire. Une histoire assez récente d’ailleurs, faite de combats que nous avons voulu inscrire dans cet ouvrage parce que nous pensons que cette mémoire est importante pour ceux qui l’ont vécu autant que pour les jeunes générations. Ce besoin d’inscrire cette histoire plutôt méconnue est d’autant plus nécessaire que les choses qui nous paraissaient évidentes ne le sont plus. Ce retour à l’ordre moral s’entend dans les discours (ils ont toujours existé, mais sont de plus en plus prégnants !), mais se voit aussi dans la pratique. L’IVG est remis en cause çà et là, le mariage pour tous vivement combattu, l’égalité entre hommes et femmes n’est pas une chose acquise, la prise en main de la sexualité féminine et les cours d’éducation sexuelle et affective, pas utiles… »

Le porno, mauvaise porte d’entrée pour l’amour

Actuellement, beaucoup d’ados abordent le sexe via le porno, ce qui doit quand même les éloigner des choses de l’amour…
V. P. :
« Nous avons avec l’ULB le projet de monter une expo sur le porno qui a certes toujours existé, mais jamais dans cette ampleur et avec une telle accessibilité. Cette expo devrait pouvoir aider les parents et tous les acteurs qui entourent nos jeunes à les outiller face à ce phénomène qui ne disparaîtra pas. Les jeunes ont besoin qu’on leur donne des clés pour déconstruire les stéréotypes et choisir leur propre chemin par rapport à ce qu’ils ont envie de faire de leur vie et de leur propre sexualité. »

Les psychologues sont d’accord pour dire aux parents qu’ils ne doivent pas trop mettre leur nez dans la vie sexuelle de leurs ados. Très bien, mais qui peut donner ces clés dont vous parliez plus haut ? L’école ?
F. B. :
« Parmi les questions les plus posées par les jeunes au planning, il y a celle concernant la fellation. Beaucoup d’entre eux la considèrent comme un préliminaire et n’ont pas encore enregistré que cela fait partie d’un acte sexuel. Ils doivent donc pouvoir en parler, d’où l’importance du développement du cours d’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle appelé Évras en secondaire tous réseaux confondus, qui existe sous forme de décret, mais qui n’est toujours pas généralisé dans les écoles puisque les directions font totalement ce qu’elles veulent et peuvent inviter n’importe qui. Particulièrement dans l’enseignement technique et professionnel où l’on observe que les jeunes sont plus précoces mais nettement moins bien accompagnés, ce qui est absurde ! »

V. P. : « Il y a tous ceux qui ignorent que les centres de planning familial des différentes fédérations peuvent faire de l’Évras dans leur école. Il y a aussi toujours la peur, y compris du côté des parents, de parler de sexualité à l’école. Avec cette question qui taraude certains : si on parle aux ados de sexualité, d’affectivité, ne vont-ils pas passer à l’acte ? Or, la sexualité, ce n’est pas que ça, c’est aussi des peurs, des envies, c’est plein d’émotions très difficiles à dire pour les jeunes, particulièrement à leurs parents, et il est bon d’avoir un espace tiers, l’école en l’occurrence, où ils peuvent s’exprimer, apprendre comment se prémunir contre les maladies, contre une grossesse présumée, débattre aussi de sexisme, d’homophobie. »

Les parents d’aujourd’hui sont les enfants d’une génération qui a connu une sexualité très libre, sans basculer dans du porno pur et dur comme on peut le voir actuellement. Cette génération aurait-elle échoué à transmettre cette ouverture ?

V. P. : « Il y a le retour assez classique du balancier, le fait que les jeunes veulent toujours faire contre leurs parents et donner ainsi une autre éducation à leurs enfants, il y a le sida qui est passé par là, l’égalité homme-femme qu’on avait cru conquise qui n’est pas si facile à respecter… On a cru à tous les possibles, mais qui ne se sont pas tout à fait réalisés, et cette course à l’utopie a été remplacée par une société marquée par les peurs. »

F. B. : « C’est sans doute pour ça que chez les acteurs de terrain, j’observe qu’il y a nettement moins d’engagement pour toutes ces questions plus politiques et citoyennes autour de la sexualité qu’auparavant, comme si tout était acquis. Certains professionnels justifient cette frilosité en disant que les choses allaient trop loin, d’autres semblent se résigner à voir certains gestes régresser comme, par exemple, la pilule du lendemain qui n’est plus disponibles dans les plannings de Wallonie depuis deux ans. C’est le temps des ‘Tant pis, on a déjà eu beaucoup d’acquis, il ne faut pas se plaindre’. Et plus personne n’est prêt à se mobiliser ! C’est pourtant le seul moyen de faire avancer les choses… »

Myriam Katz

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Vous êtes parent, mais aussi peut-être directeur, prof, éducateur et aimeriez que votre école propose l’Évras, ce cours d’éducation relationnelle, affective et sexuelle ? Retrouvez sur www.loveattitude.be la liste de tous les centres de planning familial qui sont formés pour le dispenser en secondaire, tous réseaux confondus.

 À lire

  • Jouissez sans entraves ? Sexualité, citoyenneté et liberté, Fabienne Bloc et Valérie Piette, Éditions Liberté j’écris ton nom.
  • Sexualité : ces stéréotypes qui encombrent encore nos ados.
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