Si le chat dévore la souris, ce n’est plus drôle du tout !

Que l’on soit petit ou plus grand, l’humour aide à évoluer. Il sécurise les tout-petits. Il donne confiance aux plus grands. Rencontre avec le psychologue Bruno Humbeeck, auteur d’un ouvrage sur le sujet et formateur en la matière.

Si le chat dévore la souris, ce n’est plus drôle du tout ! - Thinkstock

Le sens de l’humour s’ancre dans les premiers mois de la vie, dans les risettes, les chatouilles, mais aussi dans les surprises réservées au bébé quand on le prend dans les bras.
« Le sourire et le rire vont naître en même temps que ce petit frisson suivi d’un réconfort. Ces jeux contribuent à la construction d’un sentiment de sécurité, explique Bruno Humbeeck. On sourit au petit, qui va sourire en retour, et c’est parce qu’on maintient le sourire, qu’on l’encourage, que l’enfant va développer cette ressource. »
Le sourire et le rire présentent deux caractéristiques. D’abord, ils naissent au sein d’une relation. Ensuite, ils s’enracinent dans un rituel. Les enfants s’amusent de la répétition de ces histoires de petites bêtes qui montent et qui chatouillent, des jeux de mots parfois scatologiques, de la course-poursuite entre le chat et la souris. La surprise reste bienvenue, elle est même requise. Elle apporte du sel à la situation.
« Mais on imagine mal que le chat se mette à dévorer la souris », précise Bruno Humbeeck. Ce serait franchement anxiogène. Ce ne serait plus drôle du tout. »

Rire jeune

Le propre du rire chez les jeunes ? Rire de ce qui ne fait pas ouvertement rire les adultes. Un rire apparemment provocateur mais qui aide à s’accommoder des aléas de la vie. « Le questionnement face au futur, voire la crainte de grandir expliquent sans doute pourquoi la plupart des BD pour jeunes mettent en scène des héros petits de taille, relève Bruno Humbeeck. Qu’on pense au petit Spirou, à Kid Paddle, à Cédric, à Titeuf bien sûr. C’est une manière de composer avec l’angoisse que les enfants éprouvent en s’envisageant un avenir d’adultes. »
Les pré-ados et les ados vont trouver à s’amuser dans des sujets comme la maladie, la mort et le sexe. Des adultes peuvent aussi trouver drôle ce genre d’humour, qui exorcise en fin de compte une certaine forme d’angoisse. Mais ils sont minoritaires. On estime par exemple qu’un adulte sur dix s’esclaffe devant les pitreries et les bons mots des humoristes Éric et Ramzy, qui conquièrent une toute grande majorité de jeunes. Si c’est votre cas, c’est que vous avez gardé une âme d’ado qui cherche, par le rire, à apprivoiser les sujets graves de la vie.

L’humour qui sépare

L’humour et le rire sont à coup sûr des portes d’entrée chez autrui. Si l’autre sourit, on a le sentiment d’être compris, de partager les mêmes codes. On apprécie qui nous fait rire. Et faire rire quelqu’un, c’est déjà faire une partie du chemin jusqu’à son cœur… C’est un moyen de séduction appréciable.
Le rire rassemble, mais il peut être violent, quand il sépare les personnes, quand à travers lui on affirme son identité ou celle d’un groupe contre celle d’individus ou d’autres groupes. « L’humour peut nuire aussi, met en garde Bruno Humbeeck. Il est des rires d’exclusion. Rire contre quelqu’un permet d’affirmer son appartenance à un groupe, au groupe des gens avec qui on rit. Ça commence par les blagues sur les blondes et ça se poursuit par l’humour entre copains sur le dos d’autres jeunes. Rire de quelqu’un, c’est l’exclure deux fois. C’est l’exclure en le pointant comme risible, et l’empêcher de faire partie de ceux qui rient ensemble. »
L’humour fait sur le dos d’autrui peut carrément virer au harcèlement si les mêmes enfants ou ados sont toujours pris pour cibles. Il est fondamental de faire passer deux messages aux jeunes. Le premier, c’est que l’humour peut blesser, profondément, et qu’il vaut mieux miser sur un sens de l’humour qui rassemble. Le second, c’est que si l’humour est important, la parole est primordiale quand on est victime d’humour… Les jeunes en but aux moqueries doivent avoir suffisamment confiance dans les mots et dans leur entourage pour partager leur malaise.
« Un vrai rire, c’est un rire partagé, poursuit-il. Pour les parents, cela suppose d’avoir compris les codes de l’humour chez les jeunes. Un humour véritablement créateur de lien n’a rien à voir avec celui qui aide à décharger du stress et qui relève souvent de l’humour d’exclusion. Ce qui gagne à être favorisé, c’est un humour qui fait du bien à tout le monde, un humour qui dépasse les barrières et les clivages. » Du grand art en somme.

Des clubs pour rire

Mais comment peut-on rire sans raison ? C’est simple, ou presque. Le rire naît de consignes et d’exercices. Un exemple ? On écarte les bras, on les ramène vers soi en pointant l'index sur son nombril et on rit. Pour crispé qu'il peut être au début, le rire vient s'enrichir d'un soupçon de spontanéité au contact du rire du voisin ou de la voisine.
Autre figure proposée : celle du poulet dans le micro-onde. À chacun de figurer le poulet en tournant sur soi et de terminer par un éclat de rire. Il y a fort à parier que le rire télécommandé du début vire au rire spontané. Les exercices déclencheurs du rire sont légions. On peut compter sur Paul Flasse, animateur du Club du rire de Watermael-Boitsfort et formateur au sein de l'Académie du rire, pour les varier !
Ces séances de rire, il en propose avec succès à des ados. Mais attention, « Il faut que les ados se sentent en confiance pour pouvoir lâcher-prise, qu’ils ne se sentent pas jugés. Intervenir au sein d’un groupe qui se connaît déjà est un atout ». Paul Flasse garde un souvenir ému d’une de ses interventions à Louvain-la-Neuve au sein d’un kot à projets, le « kot rire ».
Des enfants avec leurs parents sont aussi volontiers accueillis au sein des clubs, même si existe le risque que les parents gardent un regard trop attentif sur leurs ouailles, se demandant s’ils s’amusent ou s’ils n’en font pas trop dans le rire… À chacun de voir avec sa progéniture.
Paul Flasse propose aussi de rire en famille, en intergénérationnel. Il lui est arrivé d’intervenir lors de fêtes de familles. « Entendre rire petits et grands, de 3 à 97 ans, ça donne des frissons, témoigne-t-il. Je me souviens d’une fête de famille où certains se tâtaient pour voir s’ils allaient participer à la séance de rire. Ils n’ont pas tardé à rejoindre le groupe. Le rire est un fameux rassembleur ! »
Une expérience à découvrir à coup sûr. Il y aura toujours un club de rire près de chez vous. Les séances sont en général bimensuelles. Elles débutent par un temps d’échauffement et des exercices de respiration, les « consignes pour rire » s’enchaînent. Une combinaison qui amène à qualifier la démarche des clubs du rire de « yoga du rire ».

Véronique Janzyk

En savoir +

  • L’humour fait sur le dos d’autrui et dont on ne sort pas grandi, Bruno Humbeeck invite à l’analyser lors de formations qu’il propose au sein du Centre de ressources éducatives pour l’action sociale à destination des professionnels de l'action sociale, éducative et sanitaire, Place du Parc, 18 à 7000 Mons - 065/37 31 10.
  • L’humour pour aider à grandir, Bruno Humbeeck, Éditions Mols.
  • Les Clubs de rire.
  • Un site qui fait le tour du sujet : www.yoga-du-rire.be

En bref

L’humour est une ressource qui se développe dès les premières risettes. Il se construit en même temps que le sentiment de sécurité. Vous ne partagez pas le sens de l’humour des enfants ou des ados ? Normal ! Chez eux, il est souvent un mécanisme de défense qui les aide à grandir et à affronter le réel. Attention à l’humour qui fait mal : il est bienvenu d’attirer l’attention des plus jeunes sur les dangers des brimades, faites sous couvert d’humour qu’ils en soient les auteurs ou les victimes.