3/5 ans

« Sois bègue et déchaîne-toi ! »

On a l’impression de les connaître, ces petits qui se prennent les pieds dans les mots. Ils avancent, reculent, mâchent leurs maux. Pas à pas, tout change, chaque jour. En mieux. En pire. L’objectif ? Prendre la parole aisément. Un pied devant l’autre. Un pied devant l’autre. La répétition, voilà l’ennemi. La répétition, voilà l’ennui. La répétition, voilà ce qui nuit. On parle calmement de ce trouble avec Blanche de Briey, logopède.

« Sois bègue et déchaîne-toi ! »

On le connaît tous, le bégaiement. Pourtant, on manque cruellement d’infos à son sujet. La meilleure façon de comprendre ? Se mettre à hauteur d’enfant. Les parents de Léopold, 5 ans, nous racontent avec tourment ce qui se passe chez leur petit.
« Chez Léo, ça commence toujours par une grimace. Après, ça va crescendo. Les phrases ont du mal à sortir. C’est la panique. Il reste bloqué sur une syllabe et là, c’est l’horreur. Il lui arrive de balancer des objets de rage, de se mettre à hurler. Ça ne vient pas ». Pour lui et le pourcent de la population concerné, soit un enfant toutes les trois classes et une fille pour trois garçons, que se passe-t-il ?

La panique

Blanche de Briey, logopède, spécialisée dans le bégaiement et membre effectif de l’asbl Parole Bégaiement, relate : « Un tel trouble déstructure l’enfant. Il panique, ne maîtrise plus la parole. Il grimace et va jusqu’à commettre des gestes intempestifs. Il peut se sentir extrêmement triste ou fâché. Problème, ses parents ne se rendent pas toujours compte du trouble émotionnel qu’il traverse ».
La famille de Léopold se reconnaît dans ce portrait : « Contrairement aux idées reçues, le bégaiement chez un enfant est bien plus difficile à déceler que ce que l’on veut bien imaginer. C’est bien plus complexe qu’un simple ‘P… pa… papa’ ». Pourquoi cela ? Il se déclenche souvent vers 3-4 ans, au moment des premières conversations.
« Plus on prend le petit patient en charge tôt, plus vite on va réussir à faire disparaître son trouble. Sur quatre petits qui bégaient à cet âge-là, on en soigne trois. C’est un trouble ». Pour un diagnostic plus sûr, vous pouvez vous renseigner auprès de l’Union professionnelle des logopèdes francophones, de l’asbl Parole Bégaiement, dans les hôpitaux. Votre médecin - si bon soit-il - n’est pas toujours informé.
C’est le nœud du problème. Il existe tout un tas de signes avant-coureurs. Félicia, jeune fille de 16 ans qui a selon sa propre formule « deleté ce trouble », revient sur ses années bègues avec une diction fluide.
« De mon enfance, mes premiers souvenirs sont associés à une peur de la honte. Dès la 1re primaire, je trouvais un max de feintes pour m’exprimer le moins possible. Parler en public ? Impensable. Je passais pour l’asociale de service qui ne donnait pas le change. Je ne répondais pas aux questions qu’on me posait, je ne regardais personne dans les yeux, même pas mes parents. »
S’il est impossible de dresser une liste exhaustive, quelques indices peuvent vous aviser. « Il s’agit d’un trouble de la parole en situation de communication, il émerge le plus souvent dans l’échange verbal, pas dans le chant ou le jeu seul, par exemple », rappelle la logopède. Une des caractéristiques, c’est la prolongation de sons, par exemple « le cheeemin ». On note également des appuis articulatoires. Pour « pantalon » votre enfant fait un blocage audible sur le « t ».
Autre indice, les éléments qui vont retarder le récit et parasiter le discours : « Mais, tu sais, tu vois, en fait… ». Pensez également à observer le comportement de votre enfant : un effort lors de la parole, le regard qui fuit quand il parle, l’abandon du discours, des mots a minima, comme chez Félicia. Plus subtil encore, soyez attentifs aux mouvements involontaires qui se produisent lors d’un autre mouvement, volontaire, lui. Parfois, ça peut être une altération de la voix au niveau de l’intensité, de la mélodie. De temps à autre, des rires fréquents et parfois hors de propos, une attitude figée.
Bref, « il ne faut rien généraliser dans ce domaine. On ne les retrouve pas tous chez une même personne. Un seul d'entre eux est suffisant pour suspecter - pas pour diagnostiquer - un bégaiement », précise Blanche de Briey. Dans le doute, il vaut mieux consulter. Gare à la complexité, chaque personne qui bégaie a sa propre façon de le faire. Une fois que votre enfant est « à risque », encore faut-il qu'il y ait un facteur déclencheur qui le fasse émerger. À ce propos, quels sont-ils ?

Multifactoriel

Comme si ce n’était déjà pas assez compliqué, corsons l’affaire, si vous le voulez bien. Un seul facteur ne suffit pas. Le bégaiement peut arriver à n’importe quel moment dans la vie. Un gamin peut avoir une tendance à bégayer sans que le bégaiement ne se déclenche. La plupart du temps, il se produit après un événement marquant : la naissance d’un petit frère, d’une petite sœur, une nouvelle école, etc.
Citons un premier facteur, physiologique : les neurotransmetteurs ne fonctionnent pas, des petits ont des capacités motrices qui ne sont pas raccords avec leurs atouts neurologiques, d’où un télescopage moteur. Le facteur génétique en est un autre (voir encadré), avec des cas qui peuvent même sauter une génération. Il existe des facteurs linguistiques qui frappent des enfants précoces ou, à l’inverse, qui ont retard dans le langage. Le gamin possède un problème à organiser les sons aussi ou connaît différentes capacités motrices et langagières. Un bilinguisme mal géré peut en être la cause.
Les facteurs psychologiques rentrent en jeu, les petits méticuleux, avides de précision, ont un jugement sévère sur leurs propres paroles. « Chez moi, c’était associé à une peur de parler, avant même de prendre la parole, je me crispais », raconte Félicia. « Une tension pré-phonatoire », explique Blanche de Briey.
Alors le trouble va avoir une influence sur le comportement. Le petit va préférer un « Je ne sais pas », plutôt qu’une réponse fournie. « Je préférais me manger des zéros à l’école plutôt que devoir donner une vraie réponse et affronter les sourires moqueurs des gens de ma classe », se souvient Félicia.
Il existe des trucs utiles pour décrotter la situation. Une qualité de conversation en famille, se parler à table le soir, tout simplement. Quand vous vous adressez à votre enfant, privilégiez le fond plutôt que la forme. Si ce dernier commence une phrase et qu’il se bloque - « Maman, je vais à la ga… ga… » -, aidez-le en proposant le mot sous forme interrogative - « Ah ? Tu veux aller à la garderie ? ». Le calme est très important. Beaucoup d’enfants essaient de parler aussi vite que leurs parents. C’est connu, ils avancent en vous imitant.

Rassurer, déculpabiliser

Donc, ralentissez votre débit. Faites des phrases courtes. Priorisez la communication plutôt que la richesse du langage. Évitez de lui faire répéter des choses complexes. Et surtout, ne le forcez pas à parler. Dans une boulangerie, quand vous partez, évitez le « Qu’est-ce qu’on dit à la dame ? ». Rassurez aussi votre enfant : « Ce n’est pas de ta faute. On s’en charge. On va s’en occuper et tu vas vite progresser, tu vas voir ».
Il est très important de le déculpabiliser. Pour un enfant, cette situation, c’est l’enfer. Il n’arrive pas à faire comme les autres et c’est dur à encaisser. Des petites phrases type « Fais un effort » sont à bannir. Évitez les questions ouvertes : à « Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ? », préférez « Tu as passé une bonne journée ? ». Il vous répond difficilement, enchaînez : « Tu as joué avec Thomas ? ». Là, vous le rassurez. Il va développer sa conversation plus assuré.
Même chose en classe avec les cercles de paroles en classe. Prévenez l’enseignant et donnez-lui quelques pistes. Dites-vous bien que la souffrance engendrée n’est pas forcément proportionnelle à l’intensité et à la fréquence du bégaiement. Félicitez l’enfant pour tout ce qu’il est capable de bien faire. Dans tous les cas, une implication active des parents est nécessaire. Des activités comme le théâtre, mais aussi celles qui défoulent ou, à l’inverse, celles qui calment ont de bons impacts.
« Léopold va beaucoup mieux depuis qu’il fait deux heures de judo par semaine. Il se vide complètement, n’a pas besoin de parler et quand il revient, il parle très correctement ». Pour Félicia, la convalescence est passée par la musique. « On m’a proposé de chanter dans un groupe de metal. Au début, je pensais que c’était une blague. Mais, dès la première session, après avoir hurlé mes tripes pendant une heure, j’ai eu ma première lueur, j’ai su que j’allais m’en sortir. J’ai confié aux autres membres du groupe qu’on allait se moquer de nous à cause de moi. Et le batteur m’a simplement répondu : ‘Allez, on s’en fout, ne discute pas, c’est d’abord la musique qui parle, alors sois bègue et déchaîne-toi’ ».

Yves-Marie Vilain-Lepage

Science

Le gêne du bégaiement, vraiment ?

Depuis plus d’un an, toute la communauté scientifique et médiatique s’agite autour de la question de gènes mutants qui pourraient être à l’origine du bégaiement. À tel point que des chercheurs ont même tenté de faire bégayer des souris ! Selon notre logopède, s'il est vrai que l'on a isolé trois gênes susceptibles de provoquer le trouble, ils n'expliquent pas tout. L'aspect génétique, quand il est présent (60 % des cas environ), est toujours associé à d'autres facteurs dans des proportions diverses. Il n'y a jamais de cause unique au bégaiement. Sauf en ce qui concerne le bégaiement neurologique suite à un traumatisme crânien ou à une lésion cérébrale. Mais il concerne rarement les enfants. Parents, respirez !