Sortir d’un monde binaire

Comment accueillir les personnes transgenres, leur adresser la parole de manière respectueuse, ne pas être insultant, ni discriminant ? Que dit la loi ? Tout simplement de quoi s’agit-il et d’ailleurs, pour les novices, que faut-il comprendre ? Là est tout le - vaste - sujet d’une formation sur les transidentités organisée par Genres Pluriels, association pour les personnes transgenres et transexuées, à laquelle une journaliste du Ligueur a participé.

Sortir d’un monde binaire

Le psychologue Max Nisol, un des membres fondateurs de l’association, anime la formation et plonge immédiatement dans le vif du sujet, en lançant un « Bonjour à tous-tes » - prononcez comme vous lisez - avant de nous inviter à nous présenter en nous demandant notre pronom, il ou elle ? Première entrée en matière, première expérience de la manière de parler de façon pointue et respectueuse des questions d’identités : ne pas présupposer, éviter de tirer des conclusions et de catégoriser les personnes selon notre propre perception de leurs genres apparents. Laisser à chacun·e le soin de déterminer qui iel (ndlr : pronom de la troisième personne du singulier permettant de désigner n’importe qui, sans distinction de genre) est et comment lui adresser la parole.
Toute une journée, Max Nisol manœuvre notre esquif, le laisse parfois dériver, au gré des explications, interrogations, prises de conscience et partages d’expériences qui nous permettent de balayer les questions de terminologies, l’accueil psychosocial, les aspects médicaux et la matière juridique. À commencer par la reconnaissance qu’au-delà du binaire, considéré comme légitime par la médecine, le sexe biologique se déploie dans un continuum reliant la femelle au mâle, en au moins 48 possibilités d’intersexuations.

Dépasser la biologie : parler aux pluriels

LGBTQIA+… Grâce aux efforts des associations, la société prend conscience de l’existence des différentes identités de genres, vécues ou choisies, se familiarise aux notions d’autodétermination du genre. On est, on se sent femme ou homme, en relation ou non avec son appareil génital, par lequel est assigné le sexe à la naissance. Ensuite, on s’identifie à un genre : femme, homme ou entre les deux. La façon dont on s’exprime, nos expressions de genre peuvent aussi aller du féminin au masculin, indépendamment du sexe ou de l’identité. Enfin, il y a l’orientation sexuelle : on est attiré vers un sexe ou les deux, ou aucun, etc. Une fille peut avoir un pénis. Un garçon peut avoir des seins. On parle aux pluriels : on peut se définir comme personnes aux genres fluides, mouvants, transgenres ou agenres, ou encore lesbiennes, gays, bis, queers, intersexes, asexuels… Les terminologies continuent à être créées, pour exprimer en mots les réalités plurielles.

Transphobie et droits humains

Être différent et l’assumer provoque le rejet, la discrimination et peut engendrer de la violence. Les premières mentions « Autre » sur les formulaires administratifs au mieux étonnaient, au pire faisaient ricaner. Max Nisol évoque un des combats de Genres Pluriels : lutter contre la transphobie, atteinte aux droits de l’homme qui trouve notamment source dans la psychiatrisation et la médicalisation des personnes trans* et inter*, car elle alimente les croyances, exagérations et préjugés à leur encontre.
Certains médias commencent à y prêter attention, en évitant le caractère stigmatisant des articles et des émissions qui se contentent d’orienter leurs propos sur le plan pathologique, sexuel de préférence, décrivant des personnes en grande souffrance ou en transition, laissant entendre qu’elles sont coincées dans un « mauvais corps », qu’elles veulent « changer de sexe ». Or, rappelle le psychologue, on ne peut pas changer de sexe, on ne devient pas, on est. Et comme le souligne Alex dans son témoignage ci-contre, de la maison à l’école, ce qui importe, c’est de trouver son point de confort. Trans*, cis* ou inter*, c’est celui où l’on se sent bien.

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► « Je suis une personne transgenre »

3 à 7 % des personnes naissent avec un sexe biologique qui ne correspond pas à leur identité de genre(s). Faire reconnaître leur droit à l’autodétermination est un parcours qui peut s’avérer compliqué, car il est soumis aux soubresauts des avancées sociales et législatives. Il faut former, déconstruire, sensibiliser : le témoignage d’Alex, un jeune Belge de 20 ans, y contribue.

« Vous avez peur pour vos enfants, c’est tout à fait normal. Surtout quand vous vous retrouvez dans une situation complètement inédite, que vous craignez de mal faire. Ce qu'on oublie trop souvent, c'est que, dans certaines situations, l’enfant est aussi effrayé que vous, voire plus. Et dans ces situations, c'est le rôle du parent de rassurer.
J’ai été dans la position très angoissante de ne pas comprendre mes sentiments, mon corps. Ça peut paraître normal, à 15-16 ans, de se sentir mal dans sa peau et de se poser des questions. La puberté est la période de confusion par excellence après tout. Cependant, ma confusion n’était pas exactement la même que celle expérimentée par mes amis. Je vous le dis tout de suite : même si ma puberté a été compliquée, j’ai eu la chance d’être entouré, écouté et surtout accepté. Après de nombreuses étapes, je suis désormais sous traitement hormonal depuis deux ans et demi. J’ai aussi fait une torsoplastie. Et aujourd'hui, plus que jamais, je suis entouré d’une famille et d'amis qui m’aiment.
Si vous n'aviez pas encore compris, je suis une personne transgenre.
En psychologie et en sociologie, le genre est défini comme un construit socio-culturel distinguant ce qui, à une période et un lieu donnés, est considéré comme masculin, féminin ou d'autres genres. Généralement, un genre est assigné dès la naissance aux enfants, sur base du sexe qu'ils présentent. Pour la plupart d’entre eux, le genre ainsi assigné leur convient : ils grandissent en gardant cette identité. On parle alors de personne cisgenre. Cependant, dans des cas comme le mien, l'enfant ne se sent pas confortable dans ledit genre et s'identifie à un autre. Ici, on parle de personnes transgenres.
Je suis donc un homme, malgré ce que dit ma carte d’identité. Je suis légitime dans mon genre bien que je ne suive pas les stéréotypes du genre dans lequel je me définis. Enfant, par exemple, j’ai aimé jouer à la Barbie, je n’ai jamais aimé les voitures ou le catch. Je le précise, parce que l’on a tendance à croire que les personnes transgenres expriment forcément leur genre à travers des attitudes (intérêts, vêtements…) qui sont en fait des stéréotypes définis par la société. Or, rien n’empêche une personne de s’identifier dans un genre et d’en exprimer parfois un autre. J’aimerais aussi préciser que l’identité de genre n'a rien à voir avec les préférences sexuelles ou affectives.
Dans notre société, le genre est imposé en vertu de normes binaires : le masculin et le féminin. Cependant, il ne se décline pas de manière binaire mais bien sur un continuum liant le féminin au masculin, qui comprend des personnes ne se retrouvant même pas dans cette dichotomie. Dans tous les cas, il faut être à l’écoute de l’identité de la personne et comprendre qu’iel n’est pas obligé·e de se sentir dans la case binaire donnée par la société. Car en effet, cette catégorisation n'a pas toujours été présente à travers le globe.
Maintenant que vous avez la base, voici quelques conseils. Ce n’est pas parce qu’on se définit dans un genre que l’on veut suivre un traitement hormonal ou faire une chirurgie. Des personnes transgenres vivent très heureuses sans changement physique - hormonal ou chirurgical - et juste avec un changement social - au niveau du prénom et du pronom, il ou elle. La transidentité n’est pas une maladie mentale. Il est donc inapproprié de demander l’avis d’un psychiatre. Si vous avez des questions ou des inquiétudes, tournez-vous vers des professionnels de la question ou des associations spécialisées. Il y en a plein qui connaissent leur domaine et qui vous aideront, vous et surtout votre enfant, à explorer à l'aise ce questionnement. Enfin, personne n’est trop jeune (ou trop âgé !) pour être pris au sérieux dans son identité ou expression de genre.
Mon expérience personnelle m’a amené à explorer différentes questions. J’ai effectué un long voyage avant de comprendre qui j’étais et qui je voulais être. Je suis passé par toutes les interrogations qu’un jeune peut se poser avant de trouver les réponses qui lui conviennent. J’ai fait mon coming out à mes amis à l’âge de 17 ans, un an et demi après avoir compris moi-même que j’étais trans. Et j’ai attendu encore six mois avant de le dire à mes parents. Ils n’ont pas tout de suite compris ce que ça voulait dire mais, ensemble, nous avons réussi à avancer pour qu’ils m’acceptent comme je suis. Ce n’est pas facile, mais c’est possible. Il faut juste être à l’écoute et partager ses doutes.
Parce que derrière toutes ses questions, votre enfant veut juste être entendu. »

Aya Kasasa

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Genres Pluriels accompagne les jeunes et leurs parents

Vous vous posez des questions ? Vous travaillez avec des jeunes ? Pourquoi ne pas suivre une formation ou un atelier « Trans* pour les nulLEs », ou proposer d’en organiser à l’école de votre enfant. Créée en 2007, Genres Pluriels est l’unique association de soutien et de défense des droits des personnes transgenres et intersexuées à Bruxelles et en Wallonie.

Nouvelle loi transgenre du 25 juin 2017

Depuis le 1er janvier 2018, les personnes transgenres ne doivent plus subir de nombreux traitements et interventions médicales pour pouvoir changer de prénom ou d’enregistrement de sexe : désormais, une déclaration sur l’honneur suffit. Les mineur·e·s ont le droit de changer de prénom à partir de 12 ans et, à partir de 16 ans, de modifier leur enregistrement du sexe sans être confronté·e·s à de lourdes exigences. Démarches à accomplir et conséquences juridiques : justice.belgium.be

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