Sortir de l'éducation violente ?
Yapluka

Débat autour des violences éducatives : la suite. Bernard De Vos, Délégué général aux droits de l'enfant encourage les adultes à être bienveillants pour veiller au bon développement des enfants. Et il y a de quoi faire puisque la Belgique est au ban des nations qui ont interdit les violences éducatives. On en profite pour évoquer un sujet qui déchaîne les passions avec Mireille Pauluis, psychologue.

Sortir de l'éducation violente ? Yapluka

"Il est possible d'être à la fois strict et bienveillant", estime Bernard De Vos. Objectif de ce dernier à propos de l'éducation violente ? Faire en sorte que la Belgique franchisse le pas de l'interdiction des violences dites éducatives dans sa législation. Comment ? D'abord à grands coups de campagnes de sensibilisation et d'outils pour accompagner les familles et les professionnels de l'enfance et de la jeunesse. Il ya peu, le Ligueur évoquait les bonnes initiatives du Japon qui a lançé des émissions de grande audience pour donner des conseils pratiques sur la façon de gérer les petits sans avoir recours à la violence. Pourquoi pas ?

Interdire les violences ?

Et si la mise au coin, le nez au mur, les mots qui blessent, étaient tout simplement de vraies maltraitances à proscrire ?
Et d’ailleurs, qu’entend-on par "éducation violente" ? Une simple petite tape sur le lange ou la claque à la mode de la comtesse de Ségur ? « Il y a tellement de choses qui rentrent en ligne de compte, soupire Mireille Pauluis, que je crois qu’il faut insister sur l’interdiction des sanctions humiliantes quelles qu’elles soient ». Et c’est là que les choses se compliquent et demandent de rentrer dans les nuances.
Pour notre spécialiste, c’est très clair, si on déculotte l’enfant pour lui administrer une claque, c’est de la pure maltraitance. Mais faut-il proscrire la petite tape sur les fesses ou sur la main quand l’enfant veut glisser ses doigts dans une prise, par exemple ?
« Interdire pour interdire cela n’a pas de sens. Par contre, travailler sur la bientraitance de l’enfant et sur le fait qu’il doit être respecté fera de lui un petit homme, d’elle une petite femme qui, à son tour, respectera les autres autour de lui, d’elle. » Voyons comment, à chaque étape importante de l'enfance.

Avant 4 ans : un signal

« Jusqu’à ses 4 ans, on conditionne plus l’enfant qu’on ne l’éduque, précise Mireille Pauluis. Le petit enfant ne peut se mettre à la place de l’autre. Il faut donc lui donner des signaux très clairs pour lui faire comprendre quand il se met en danger, quand il ne respecte pas la règle. »
Un de ces signaux peut être une tape sur les fesses (langées, le plus souvent) ou sur les doigts quand le petit s’approche du four ou veut jouer avec les portes. Dans ce geste, il n’y a pas la moindre volonté de faire mal, c’est un signal plus qu’une sanction. Cette fessée, aussi douce soit-elle, n’aurait évidemment pas le même sens pour un enfant plus âgé.

4 ans et + : gare à l’humiliation

À partir de 4 ans, l’enfant comprend que l’autre peut penser autrement que lui. Cette découverte, il va en jouer en soufflant le chaud et le froid. Comme Marie, 4 ans, qui dit à son grand frère combien elle le trouve grand (le gamin bombe le torse !) pour immédiatement après ajouter qu’il est aussi gros (le gamin se décompose !).
Marie a bien compris qu’elle pouvait dire des choses qui faisaient plaisir ou qui étaient carrément désagréables. Cette nouvelle compétence acquise est un moment crucial où l’éducation va devoir aller bien au-delà du conditionnement. L’enfant, qui est alors en 2e maternelle, va vite comprendre que les règles permettent de jouer ensemble… même s’il se sent encore tout-puissant et veut décider lui-même de la règle ! Au parent de rappeler que c’est encore lui, le chef, que c’est encore lui qui décide.
Dans son ouvrage Le règne de la séduction, un pouvoir sans autorité (Albin Michel), le psychiatre Daniel Marcelli écrit que c’est l’enfant qui donne l’autorité au parent parce qu’il comprend que c’est ainsi qu’il le protège. « Il suffit d’observer les petits à l’approche d’un chien, décrit Mireille Pauluis. Ils tendent la main tout en regardant la tête de papa ou de maman en attendent le signal qui leur interdira de dépasser la limite imposée ». Cela peut être un « Non ! » tonitruant, un geste de recul, cela peut être n’importe quelle sanction pourvu qu’il n’y ait pas la moindre intention d’humilier l’enfant.
« Quand on met à nu les fesses pour donner une claque, quand on traite son môme d’imbécile, quand on le met au coin ou dans la cave, on l’humilie, et ça, c’est à proscrire absolument », conclut notre spécialiste. Et de rajouter : « Les parents qui ne s’insurgent pas contre la fessée (ndlr : voir leligueur.be/2017-3) sont ceux qui ont reçu ce signal qui semble avoir fonctionné. Pourquoi ? Parce qu’ils n’en gardent aucune trace humiliante et que ces fessées ne leur ont jamais fait croire que le lien d’amour entre leurs parents et eux pouvaient être rompu. »

Aucune émotion n’est mauvaise

Le débat autour de l'éducation violente pose aussi la question des parents qui, à un moment donné, sont débordés par la colère et passent à l’acte. On est nombreux, très nombreux à avoir déjà hurlé sur nos mômes, à avoir eu même la main un peu leste.  « Aucune émotion n’est mauvaise en soi, rassure Mireille Pauluis, c’est ce qu’on en fait qui est important. Il faut donc s’efforcer de les canaliser ».
Plus facile à dire qu’à faire parce que, lorsque la colère monte, nous prend, elle est comme une tourmente. Comment percevoir que le lait monte… et retirer la casserole du feu ? Comment avoir le réflexe, quand on est soupe au lait, à freiner son élan et à se dire : « Ouf, qu’est-ce qui m’arrive ? Pourquoi suis-je dans cet état-là ? ».
Comment s’arrêter à temps et dire à l’enfant : « Je suis en colère, tu l’es aussi, il ne va rien en sortir de bon, il faut qu’on s’éloigne l’un de l’autre, qu’on s’apaise… et qu’ensuite on se retrouve pour s’expliquer » ? Difficile de trouver une recette passe-partout, mais notre spécialiste a plus d’un tour dans son sac, une idée efficace soufflée par un de ses petits patients.
« C’était un enfant angoissé qui craignait les monstres et qui rentrait dans des colères terribles, nous raconte-t-elle. Nous avons commencé par fabriquer des attrape-monstres. Puis, un jour, il me dit : ‘Il faut aussi que je trouve un attrape-colère. À partir de ce moment-là, il allait, à chaque colère, s’asseoir sur la troisième marche de l’escalier de sa maison. Un entre-deux : il n’était pas puni dans la cave et décidait seul quand et où s’isoler. Le parent aussi pourrait s’inventer un attrape-colère… »
Et si la fessée ou la gifle fuse quand même ? « Il faut s’excuser pour la claque, pas pour la colère » conclut Mireille Pauluis. Yapluka.

La rédaction

Sur le même sujet

Dit-on trop souvent « mon chéri » à son enfant ?

Pour le psychiatre Daniel Marcelli, beaucoup de parents misent aujourd’hui sur la séduction pour se faire obéir. Si elle peut, de prime abord, sembler épanouissante, pareille éducation, centrée sur les désirs et qui gomme les frontières entre adultes et enfants, s’avère un piège. Elle occulte en effet la place de l’autre, essentielle dans la vie sociale et les apprentissages.