Vie de parent

Star du web,
attention danger

Exit la Reine des Neiges, Cendrillon et Peter Pan. Alors que Disney fête ses 30 ans, aujourd’hui, les idoles de nos enfants, c’est Kalys et Athéna pour les filles, Néo et Swan pour les garçons. Sur YouTube, ces enfants stars déballent et testent des jouets devant les yeux hypnotisés de leurs millions de fans. Les causes de ce succès, mais aussi ses conséquences et ses dérives, nous interpellent... Pour ne pas dire qu'elles nous échappent.

Star du web, attention danger

Si vous avez une tablette et des enfants d’âge scolaire, vous connaissez très certainement les frimousses de Kalys et Athéna. Version garçons, on retrouve Néo et Swan. Agés de moins de 10 ans, ces enfants, a priori comme les autres, sont devenus des stars du Web grâce à « l’unboxing », le phénomène venu tout droit des États-Unis. Le principe ? Il consiste à se filmer en plein test de nouveaux produits. À la base, il était surtout réservé à des jeunes femmes qui commentaient des produits de beauté et postaient ensuite leurs vidéos sur YouTube. Mais le phénomène s’est rapidement étendu aux enfants et, aux États-Unis, certains enfants YouTubeurs sont suivis par plusieurs millions d’internautes.

On a encore du mal à comprendre...

En 2014, un jeune papa français s’est engouffré dans le créneau et a commencé à filmer ses deux filles, Kalys et Athéna, occupées à monter des jouets Kinder, à essayer des déguisements et à tester de nouveaux jeux. Le succès a été fulgurant. Aujourd’hui, Studio Bubble Tea, la chaîne YouTube des fillettes, compte plus de 1,2 million d’abonnés et les vidéos qui y sont publiées comptabilisent en moyenne 5 millions de vues chacune. La chaîne Swan the Voice fonctionne sur le même principe mais avec un succès encore plus énorme : 2,5 millions d’abonnés. Pourquoi un tel succès ? À vrai dire, on a encore du mal à le comprendre... La cible principale de ces chaînes YouTube est les enfants de 3 à 10 ans. En se mettant à leur place, on peut imaginer le plaisir de la découverte de jeux, le suspense du déballage, le phénomène d’identification avec les enfants et l’impression, pour finir, de presque les connaître « en vrai ». Ce qu’on comprend moins par contre, c’est l’engouement des parents, à voir les centaines de commentaires positifs que récoltent les vidéos. « Quelle chouette vidéo, Merci de partager votre quotidien avec nous. Super bonne idée ce jeu… » sont autant d’avis de parents que l’on retrouve sur le Web.

Ce que les parents semblent particulièrement apprécier, c’est de voir les réactions des enfants face aux jouets, de découvrir comment ils se montent, comment ils fonctionnent et de pouvoir se faire une idée du produit d’une autre manière que via la publicité classique. Et du jouet, il y en a ! Si ces chaînes proposent aussi des vidéos de moments en famille, de sorties au zoo ou de visites guidées de la chambre des enfants, la majeure partie du programme, c’est du déballage de jouets, encore et encore. Des jouets à ne plus savoir qu’en faire, à vous dégoûter presque du jouet. Et d’ailleurs, cela se voit. Dans la vidéo « du plus grand anniversaire du monde », Kalys reçoit, pour ses 10 ans, une bonne centaine de cadeaux. Les paquets sont déballés à la hâte, la fillette jette un bref regard à l’objet, énonce à voix haute ce que c’est et le pose sur le côté sans plus d’égards.

La banalisation du jouet

 Cette banalisation du jouet est sans aucun doute l’une des premières dérives de ces vidéos. Pour les « héroïnes » de ces films, bien sûr, mais aussi pour tous les jeunes téléspectateurs qui suivent leurs aventures quotidiennes. Comment se rendre compte de la valeur d’un jeu quand on voit d’autres enfants en recevoir de nouveaux chaque jour ? Comment comprendre, à 5 ou 6 ans, pourquoi lui/elle ne reçoit « que » trois cadeaux à son anniversaire ou à Noël ? Comment apprendre à nos enfants à respecter leurs jeux quand ils voient des fillettes/garçonnets traiter les leurs avec autant de dédain ? Quel rapport à l’argent leur inculque-t-on ?

« À cause de ces vidéos, ma fille de 5 ans pense que les jouets tombent du ciel. Elle se fâche quand je refuse de lui acheter quelque chose et nie avec force avoir déjà des tas de jeux qu’elle n’utilise pas. Je ne l’autorise plus à regarder ces vidéos qui ne sont pour moi qu’une glorification de la société de consommation », raconte une maman. Et une autre d’ajouter : « Mes deux enfants sont comme hypnotisés par ces émissions. Si je leur parle, ils ne m’entendent même pas. Cela me désole de les voir les yeux rivés sur l’écran de la tablette et cette horrible lumière bleue se refléter sur leur visage. Et quand je supprime la tablette, c’est la crise ». Ces vidéos remettent aussi en cause la question de l’écologie. Ici, pas de seconde main, de sacs réutilisables ni de jouets en bois. Le créneau c’est du neuf, du plastique, des emballages et des marques. Est-ce vraiment la vision de la durabilité que nous souhaitons transmettre à nos enfants ?

Quid de ces stars en herbe ?

En dehors de l’impact de ces vidéos sur nos enfants – chaque parent reste en effet libre de ses opinions – se pose aussi la question du bien-être et du respect des droits de ces jeunes stars du web. Le droit à l’image d’abord. On ne le répète que trop, ce qui est posté sur Internet y reste à jamais. Et si aujourd’hui ces enfants s’amusent peut-être de ces vidéos, est-ce que ce sera encore le cas quand ils seront ados et qu’on ressortira d’eux des vidéos en maillot de bain ou dans lesquelles ils se barbouillent de crème chantilly ? Et, plus tard encore, lorsqu’ils chercheront un travail ? Ne risquent-ils pas de rester à jamais des « enfants stars » et de ne jamais pouvoir aller de l’avant, comme Jordi ou Macaulay Culkin (le héros de Maman j’ai raté l’avion) ?

Si d’un point de vue légal les parents d’un commun accord, peuvent disposer à leur guise du droit à l’image de leurs enfants mineurs, se poser un minimum de questions n’est jamais superflu. En tant que parent, rien ne vous oblige à demander à votre enfant l’autorisation de publier une photo ou une vidéo de lui sur le web. Mais en le faisant, vous lui inculquez de bons réflexes pour la suite et il prendra conscience de l’importance du droit à l’image. Vient ensuite la question du travail de l’enfant. Sauf dérogations exceptionnelles dans le cadre de prestations artistiques et pour des durées limitées, le travail des mineurs de moins de 15 ans est interdit. « Ils ne font que tester des jeux », répondront certains. « Cela les amuse », diront d’autres. Mais au rythme d’une vidéo par jour, 7 jours sur 7, certains juristes estiment que cela devient du travail et que c’est dès lors… illégal. Par ailleurs, dans quelle mesure des enfants si jeunes sont-ils capables de refuser la demande de leurs parents s’ils sentent que ça leur fait plaisir ?

Gaëlle Hoogsteyn

On parle argent ?

Qui dit travail dit aussi salaire. Avec une rémunération d’environ 1 euro pour mille vues, certaines chaînes mettant en scène des enfants récoltent ainsi facilement 5 000 euros par mois. Où va l’argent ? Cela dépend des cas. Si certains parents déclarent verser tous les revenus liés à ces vidéos sur un compte aux noms de leurs enfants, d’autres assument pleinement vivre de ces revenus. Si le tournage de ces vidéos devait un jour être reconnu comme du travail, 90 % des revenus générés par celles-ci devraient être bloqués sur un compte jusqu’à la majorité des enfants. Avec effet rétroactif ? Alors que la Journée mondiale de la lutte contre la censure sur Internet se profile à l’horizon, on ne peut s’empêcher de se poser tout de même la question : devrait-on interdire ce genre de vidéos ? La France (les deux chaînes YouTube mentionnées étant françaises) n’a pas encore posé de cadre juridique en la matière mais, s’agissant de jeunes enfants scolarisés, le débat est ouvert…

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