Stéphane, « èfant d’gouyasse »
et humanitaire engagé

Ces 25 et 26 janvier, l’ONG Action Damien organise sa campagne de récolte de fonds et en appelle à votre solidarité avec les malades de la lèpre et de la tuberculose. Deux maladies que connaît bien Stéphane Steyt, responsable de la communication francophone de l’association, mais qu’il n’est pas toujours simple d’évoquer, surtout avec des enfants.

Stéphane, « èfant d’gouyasse » et humanitaire engagé - © Bea Uhart

Un bureau en désordre mais spacieux, un sas lumineux, une fenêtre en arc de cercle qui donne sur un patio où une tente a été dressée pour stocker le matériel de campagne, le tout dans une maison bourgeoise du boulevard Léopold II. Stéphane Steyt est sur les starting-blocks pour un week-end déterminant.
Bientôt 50 ans, une licence en psychologie - avec un mémoire en éthologie sur… les poissons -, suivie de deux années en communication, domicilié à Louvain-la-Neuve mais né à Ath, où il retourne chaque année pour la ducasse. 
« Je vais voir mes géants. J’y suis très attaché, c’est dans mes tripes. Cela ne s’explique pas. Même si je n’ai jamais habité Ath. Quand j’étais petit, j’y allais en vacances chez ma grand-mère, car je vivais avec ma mère et mes sœurs et nous n’avions pas les moyens de partir en vacances. Depuis tout petit, j’ai été baigné dans la ducasse. Je ne pourrais pas être ailleurs le quatrième dimanche d’août. Mes filles suivent, la grande un peu moins maintenant. Je suis un’ èfant d’gouyasse’, le nom patoisant de Goliath. »

Un sens à son boulot

Journaliste-pigiste à la Libre Belgique où il travaille quelques années, un bref passage dans l’informatique et deux années comme copywriter « dans une boîte qui commettait du marketing direct », Stéphane Steyt cherche à donner une autre dimension à sa vie professionnelle.
« J’avais 35 ans et je cherchais un boulot qui me permette d’être utile à des gens. Après avoir travaillé dans une multinationale cotée en bourse, dont les actionnaires n’avaient pas besoin de mon boulot pour vivre, je voulais autre chose. Quand j’ai vu l’offre d’emploi de ce qui était encore à l’époque la Fondation Damien, je me suis dit que c’était pour moi. »
Il est engagé en 1999. Cette année, il participe à sa quinzième campagne. Et comme lui, Action Damien a 50 ans cette année. « J’habite à Louvain-la-Neuve dans une rue, la route de Mont-Cornillon, qui porte le nom d’une ancienne léproserie liégeoise, d’après ce que l’on m’a dit. J’adore mon boulot parce que je me sens utile, je m’en rends compte quand je vais sur place. Je rencontre des malades, mais aussi les soignants. Les malades partent quand ils sont guéris après quelques mois, tandis que les soignants restent pendant dix, quinze ans. Je les revois d’un voyage à l’autre. C’est enrichissant de rencontrer les gens pour qui on travaille. » 
Il glisse cette précision : « Ce n’est pas moi qui aide ces gens, c’est le boulot que je fais. D’autres l’ont fait avant, d’autres le feront après, d’autres le font actuellement dans d’autres associations. Donner un sens à son boulot, c’est un luxe, mais j’en avais besoin. »

Maladies des pays pauvres

Marié depuis 1992, Stéphane est père de deux adolescentes. Née en 1998, sa fille aînée a toujours connu un père mobilisé sur le front de la lèpre et de la tuberculose. Des maladies qui, aujourd’hui encore, traînent une mauvaise réputation. Comment, dès lors, en parler avec ses enfants ?
« Ce n’est pas simple. Il faut aussi parler de la pauvreté, car ces deux maladies y sont liées. De plus, elles ne sont plus connues comme avant. Quand j’étais petit, on me parlait de la lèpre à l’école. On nous montrait des lépreux avec une robe de bure, une crécelle, pour prévenir les gens bien portants. La tuberculose n’est pas très connue non plus. Quand j’étais petit, on nous faisait la cuti chaque année pour la détecter. Pour leur en parler, je me suis toujours basé sur leurs connaissances et sur leur vocabulaire. Par exemple, j’écris chaque année une histoire pour le cycle 5-8 ans sur base du film que nous réalisons pour sensibiliser le public. Je leur fais écouter l’histoire pour savoir ce qu’elles en pensent. Elles ont été dans le bain par ce biais-là, mais elles n’arrivent pas à comprendre qu’une maladie guérissable comme la lèpre, disparue dans nos régions, perdure dans le Sud. C’est difficilement compréhensible pour un adulte, cela l’est encore plus pour les enfants. S’il n’y avait pas la pauvreté, il n’y aurait pas la lèpre. »
La pauvreté, un sujet tout aussi délicat à aborder… « Mes filles ne sont pas des enfants gâtées, loin de là. Mais quand l’une des deux râle parce qu’elle n’a pas telle ou telle chose qu’une de ses copines a, je lui explique, sans revenir tout le temps là-dessus que, dans les pays où je vais comme le Congo, le Bengladesh, l’Inde ou le Nicaragua, des enfants n’ont rien. Rien du tout. Le problème n’est pas d’avoir le dernier jeu d’une console, d’avoir un forfait GSM de 10 €, mais d’avoir de quoi manger le soir, de se lever à 5 h du matin pour aller vendre sur des marchés, etc. Elles ont du mal à se l’imaginer, car elles n’y sont pas confrontées. Nous habitons Louvain-la-Neuve, qui n’est pas le quart-monde, même si on y croise parfois des SDF. La différence par rapport aux pays où je me rends, c’est l’échelle. Car la pauvreté est aussi intolérable pour une personne que pour un million de personnes. Qu’ici, en Belgique, des gens ne puissent plus s’acheter des médicaments est aussi intolérable qu’à Kinshasa. J’ai du mal à les habituer à regarder les infos qui sont souvent déprimantes. J’ai été journaliste, je sais de quoi je parle ! Pour une enfant de 11 ans, ce n’est pas top, même si j’essaie de les sensibiliser. Il faut revenir sur le sujet. À bon escient. Sans les culpabiliser. Cela ne servirait à rien. »

Rester positif

Autre risque : faire porter aux jeunes des réalités qui les dépassent. « Le message que j’essaie de donner est double et positif : dire que cela existe, mais montrer que l’on peut faire quelque chose. À notre échelle, on ne peut pas supprimer la misère, mais on peut agir contre certaines conséquences de la misère. Quand Action Damien guérit un papa lépreux, celui-ci peut continuer à travailler et cela permet à sa famille de ne pas être confinée dans la misère. »
C’est la raison pour laquelle, chaque année, Action Damien invite des jeunes de 5e secondaire, entre 15 et 18 ans, à découvrir leurs projets. « Ces jeunes sont nos ambassadeurs. Ils sont confrontés à des réalités qu’ils ne soupçonnaient pas. La plupart ne sont jamais sortis d’Europe. C’est un bouleversement qu’ils vivent au niveau des tripes, mais on les prépare à ce choc. Il y a aussi des moments où l’on souffle. Après être allés rendre visite à des malades, on passe la soirée autour d’un verre pour permettre l’expression, faire baisser la tension. Moi aussi, je suis bouleversé par certaines rencontres alors que j’ai de la bouteille. »
Comme cette rencontre avec une Kinoise de 10 ans, Bronie, qui avait une tuberculose de la colonne vertébrale. « Pour soigner cette maladie, il faut placer un corset en plâtre. Malheureusement, chassée par son père pour sorcellerie, elle s’est retrouvée chez ses grands-parents, dans une petite maison près d’un marécage. Il y avait tellement d’humidité que le plâtre ramollissait. Joshua a chanté pour elle et elle a applaudi : il y a eu une émotion incroyable. On a pu l’amener à l’hôpital de la Rive, où nous disposons de dix chambres pour opérer des malades. En quelques mois, elle a été complètement guérie. »
Une conclusion ? « Chaque année, il y a 1 million et demi à 2 millions par an de malades de la tuberculose, 30 000 nouveaux malades de la lèpre dans le monde. Ce serait génial de fermer notre maison parce qu’ils seraient tous guéris. Ce jour-là, j’amènerais toute la presse. Ce serait extraordinaire ! »

Michel Torrekens

En savoir +

www.actiondamien.be - 02/422 59 11 - Les dons peuvent être versés sur le compte BE05 0000 0000 75 75.

Sur le même sujet

« Juste les moyens de sauver des vies… enfin, essayer »

Caroline revient d’une mission de trois mois au Sud-Soudan lorsque nous la rencontrons en septembre dernier. Anthropologue et infirmière pour Médecins sans frontières, elle a notamment passé une semaine en pleine brousse pour permettre aux populations semi-nomades, piégées par le conflit, d’accéder aux soins de santé.