Sugar daddy : double jeu en eaux troubles

Hey, les étudiantes, améliorez votre de style de vie, sortez avec un sugar daddy. La pub affichée aux alentours de l’ULB fin septembre a fait hurler les associations étudiantes, les autorités académiques, la presse, le Jury d’éthique publicitaire, le Conseil supérieur des femmes francophones et une pléiade de ministres. Et le Parquet a convoqué le patron du site annonceur.

Sugar daddy : double jeu en eaux troubles

La pub a été interdite, mais le phénomène reste mal connu. Au fil de ses dîners en ville, la journaliste Nadia Le Brun, ancienne rédactrice en chef de France Dimanche et du Parisien, découvre que des cadres sexagénaires de ses amis entretiennent des sugar babies. Elle décide d’en faire un sujet d’enquête.
Le livre vient de paraître, il s’appelle Les Nouvelles Courtisanes (Kero). Il recoupe celui d’Eva Clouet, une jeune sociologue qui avait déjà alerté l’opinion il y a près de dix ans en dressant les portraits de quelques étudiantes et de leurs protecteurs dans La prostitution étudiante à l'heure des nouvelles technologies de communication (Max Milo).

Comment lisez-vous cette affaire d’affiche ? Provoc d’un banal site de rencontres pour se faire un coup de pub ou signe d’un phénomène réel ?
Nadia Le Brun : « Ces sites vantent des relations romanesques et hédonistes entre des jeunes filles en recherche de protection et des hommes plus âgés et aisés. Juridiquement, ce ne sont que des plateformes de rencontres. On s’y inscrit pour 40 à 80 € selon les options. Jamais ils n’emploient le mot prostitution. Ils ne prennent pas d’argent sur les relations de ceux qui s’y inscrivent et ne sont donc pas condamnables pour proxénétisme. Mais c’est bien de prostitution dont il s’agit. À partir du moment où un homme et une femme ont un rapport monnayé, c’est de la prostitution, même s’ils sont tous les deux satisfaits de l’arrangement. Mais ces sites emballent la chose dans un discours flatteur et déculpabilisant. »

Donc, le phénomène ne relève pas du fantasme. Quelle est son ampleur ?
N. L. B. : « Le phénomène vient des États-Unis où les étudiants doivent faire de gros emprunts pour faire face au coût de leur scolarité. C’est devenu un phénomène sociétal international. Il y en a même en Asie et dans les pays arabes. Le nombre est plus élevé dans les pays anglo-saxons et au Canada parce que les études sont plus chères qu’en France ou en Belgique où l’université reste un service public. En Belgique, il y a quand même 17 000 inscrits, ce qui est loin d’être négligeable. En France, 40 000. Même s’il faut relativiser parce que sur ces sites, il y a aussi de vraies escort-girls. Le scandale de cette publicité a permis d’interpeller une société qui préférait se fermer les yeux. C’est ce que j’essaye aussi de faire avec ce livre. »

Contrairement à la presse et aux autorités qui ont poussé de hauts cris, votre livre n’est pas du tout moralisateur. Vos commentaires ne sont pas très critiques.
N. L. B. : « Non, je suis journaliste, je raconte et je relate les faits. J’ai essayé de comprendre. Il y a de vraies difficultés financières dans le milieu étudiant. Ces jeunes filles ont des parents eux-mêmes en difficulté, souvent divorcés et leurs études sont de plus en plus chères. En France, une bonne école supérieure, c’est facilement 10 000 € par an pendant trois ans. Donc, je ne juge pas, je me demande d’ailleurs ce que j’aurais fait moi-même dans leur situation. J’ai trouvé beaucoup d’entre elles très touchantes. Souvent, elles ont été violentées dans leur enfance par un oncle ou un homme plus âgé et elles se disent que les mâles doivent payer. Elles veulent réussir, elles veulent en sortir et c’est un moyen de parvenir à leur but. Mais en même temps, elles sont généralement bienveillantes avec leur daddy. Aucun mépris de leur part. »

Vous disiez que la société préférait fermer les yeux. Qu’en est-il de leurs parents ?
N. L. B. : « La société ne voit rien parce que ça ne se passe pas dans la rue. S’il y avait plein d’étudiantes en train de racoler sur les boulevards, ce serait différent. C’est pour cela que cette affiche a provoqué un tel scandale. Tout à coup, c’est devenu visible. Quant aux parents, ils ne sont pas au courant. Ils sont fiers que leurs filles fassent une grande école et, évidemment, elles ne leur disent rien. Elles le cachent même à leurs copines. Pour vivre heureux, vivons cachés. Et avec internet, c’est facile d’avoir une vie cachée. Elles mènent une double vie et jouent double jeu avec tout le monde, y compris avec leur daddy. C’est un jeu de rôle. »

Sur ces sites, les daddies sont moins nombreux que les babies. Dans un rapport de 1 à 5. C’est le contraire des sites de rencontres classiques.
N. L. B. : « Il y a une forte demande des jeunes filles. Les daddies sont moins nombreux parce que ce n’est pas si évident d’être un ‘sexygénaire’. Et que tout le monde n’a pas entre 3 et 6 000 € par mois pour entretenir une étudiante. »

Vous racontez l’histoire improbable d’un sugar daddy qui a fini par épouser sa sugar baby.
N. L. B. : « Oui, et c’est un très beau couple. Elle est toute mignonne et très amoureuse de lui. Il a très bien réglé cela avec ses enfants. Mais, pour les gens, il y a toujours le soupçon qu’elle l’a épousé pour son argent. Ces grandes différences d’âge restent un tabou. Regardez à quelles pressions Brigitte Macron a dû et doit encore résister. »

Mais sans aller jusqu’au mariage, contrairement à la prostitution traditionnelle, les couples sugars nouent des relations longue durée. Qu’est-ce qui les pousse à ces relations durables ?
N. L. B. : « Je me suis demandée pourquoi ces hommes ne se tournent pas vers les femmes de 40 ans, divorcées ou célibataires, qui sont aujourd’hui très nombreuses. Ils disent clairement que les quadras ont une personnalité trop exigeante. Ils préfèrent des femmes plus jeunes. Mais ce ne sont pas non plus des pédophiles qui ne s’assumeraient pas. Ils ne cherchent pas particulièrement une peau très jeune, ils ont plutôt envie de prendre eux-mêmes un coup de jeune. Ils apprécient aussi de jouer les Pygmalion. Ils introduisent ces jeunes femmes dans un monde auquel elles n’avaient pas accès. Et ils les éduquent sexuellement. La plupart des filles disent que dans cette expérience, elles se sont révélées comme femmes. Elles étaient sexuellement déçues par les jeunes gens de leur âge. Ces hommes plus âgés aiment les préliminaires, les caresses, la tendresse. Elles découvrent avec eux une sexualité qu’elles ne connaissaient pas.
Évidemment, les daddies, même avec un positionnement social et culturel élevé, sont un peu crédules. Ils ont tendance à idéaliser la relation mais les sugar babies ont souvent une véritable tendresse pour eux. C’est une forme de couple. Ça reste de la prostitution, mais habillée par un storytelling, une mise en scène qui arrange tout le monde. Elles trouvent du plaisir dans cette relation. Elles n’ont d’ailleurs pas de copains de leur âge. Elles ne veulent pas s’encombrer de gamins. Si elles ont un copain, il sera lui aussi plus âgé. Il faut qu’il tienne la route, qu’il ait une position sociale. Ça fait partie de leur cahier des charges. »

C’est particulier aux sugar babies ou c’est une caractéristique générationnelle ?
N. L. B. : « La plupart de leurs copines étudiantes viennent de familles aisées et n’ont pas besoin de sugar daddies pour vivre. Mais elles sont aussi déçues par les jeunes garçons. C’est très général dans leur génération. Nous, on sortait avec des garçons de notre âge et on en était très amoureuses. Il va falloir dire à nos fils de faire attention. L’amour, ce n’est pas comme dans la pornographie. Les filles attendent toujours le prince charmant. Même si ma grand-mère disait déjà que ‘le prince charmant n’existe pas !’. »

Michel Gheude

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