16/18 ans

Suicide en live : mon ado
risque-t-il de l’imiter ?

Une jeune Française s’est suicidée en live sur les réseaux sociaux. Comment en parler sans lui donner trop d’importance ? Et comment éviter les dérives ? Les parents ont aussi une responsabilité.

Suicide en live : mon ado risque-t-il de l’imiter ?

Océane, 19 ans, s’est suicidée en se jetant sous un train, en région parisienne, le 11 mai dernier. Mais ce n’est pas tout. La jeune Française, qui avait préparé son passage à l’acte, se filmait en direct sur Periscope, une application de Twitter. Une première tragique. En diffusant son suicide en live devant les internautes qui étaient connectés à son compte ce soir-là, Océane a boosté (malgré elle ?) sa notoriété de manière posthume.
En parler ? Ne pas en parler ? C’est la première question à se poser. Donner un écho au suicide en live de cette jeune fille sur le web, c’est prendre un risque. Celui de vedettiser son auteure, de créer une fascination et un effet de contagion. Il y a un risque réel d’identification et de mimétisme de la part d’autres ados fragiles. Si on en parle en famille, il faudra peser ses mots pour éviter de glorifier, malgré soi, les conduites suicidaires.

La faute aux réseaux sociaux, vraiment ?

Bien sûr, ce sont les réseaux sociaux qui ont permis à cette jeune fille de mettre fin à ses jours en direct, devant un public d’internautes. Ce sont eux aussi qui ont participé à sa célébrité posthume. C’est là encore que les jeunes font la course aux likes pour cultiver leur image - ô combien essentielle à leurs yeux ! -, et s’y mettent en avant, parfois jusqu’à l’exhibitionnisme. Mais ces plateformes ne sont-elles pas la simple caisse de résonance de leur manière d’être et de communiquer aujourd’hui ? 
Avec sa mort en direct, Océane a franchi un pas. Mais se serait-elle suicidée si elle n’avait pas pu le faire en live sur Periscope ? Océane était décrite comme une personne fragile. Dans sa vidéo précédant son suicide, Océane parle d’une relation amoureuse émaillée de « scènes violentes et de ruptures ». Elle évoque même un viol qui l’aurait conduite au suicide.
Si elle a choisi le live, pour faire le buzz, c’est avant tout pour qu’on entende son mal-être et combler un manque de reconnaissance. Elle a d’ailleurs informé ses followers qu’elle allait faire quelque chose de « choquant » pour « faire passer un message ».

Faut-il plus de contrôle ?

Comme d’autres médias sociaux, Periscope ne fait qu’héberger des images et des commentaires produits par les utilisateurs. « Cette plateforme fonctionne sur la base du principe de liberté d’expression, il ne lui est donc pas demandé de contrôler a priori les contenus qui y sont diffusés pour éviter toute forme de censure », souligne Jean-Benoît Hubin, assistant en droit du commerce électronique de l’Université de Namur.
Les réseaux sociaux doivent en revanche réagir « promptement » au signalement a posteriori par les internautes de contenus jugés illégaux ou choquants. Et décider soit de l’accompagner d’un avertissement, soit de les retirer comme ce fut le cas des vidéos d’Océane.
Sur le plan légal, les réseaux sociaux n'ont donc pas l'obligation de tout filtrer. Mais d’un point de vue éthique, tout ce que ces plateformes diffusent afin d’atteindre un maximum d’utilisateurs, sans s’embarrasser de systèmes de contrôle, pose question. La modération se fait forcément trop tard.

Comment prévenir les dérives ?

La technologie va encore évoluer. Le sensationnalisme continuera de fasciner. Il sera toujours plus difficile de réguler internet et de le nettoyer de ses contenus chocs. Comment donc éviter les dérives ? Interdire les réseaux sociaux aux ados n’est pas une solution. L’interdiction renforcerait davantage leur désir de braver l’interdit. Et ce sont avant tout des outils formidables qui permettent de créer des liens sociaux, de communiquer, d’accéder gratuitement à une multitude d’informations…
Ce qui est important, c’est de faire un bon usage de ces outils. Il vaut mieux apprendre aux jeunes à bien les utiliser et à renforcer leur esprit critique. Cessons donc de faire porter le chapeau de la mort d’Océane, ou d’autres contenus violents, à Periscope. C’est trop facile. C’est à nous, parents, de les armer face aux risques, certes, démultipliés sur les réseaux sociaux.

Stéphanie Grofils

Parents modérateurs ?

En France, une maman « horrifiée » par ce qui se passait sur Periscope, a décidé d’y faire de la modération. C’est sans doute rempli de bonnes intentions, mais cela peut devenir contre-productif. « Endiguer un phénomène de violence est un travail difficile quand on n’est pas un professionnel, avertit Bélinda Noé, psychosociologue chez Child Focus. Même si le parent veut être bienveillant, il va réagir avec ses émotions, son vécu. Il n’aura pas le recul d’un pro, ni toujours les bons mots pour s’adresser à une personne violente ». Il vaut mieux signaler les abus ou faire appel à des associations ou des personnes spécialisées.

Des internautes choqués et piégés

Océane a exhibé sa mort en direct devant un peu plus de 1 000 personnes. Tous ces internautes se sont retrouvés témoins du drame, pris au piège de leur curiosité un peu malsaine qui les a conduit à assister à la « scène choquante » annoncée. « Ce qui va les traumatiser, c’est plus leur impuissance que le drame lui-même, explique le docteur Xavier Pommereau, psychiatre spécialiste des adolescents suicidaires. Ils ont été entraînés dans une scène macabre sans le vouloir et vont avoir besoin d’en parler. »
Au-delà du choc psychologique, il y a la question judiciaire. « Les internautes qui sont restés passifs pourraient en théorie être poursuivis au civil ou au pénal pour attitude fautive ou pour non-assistance à personne en danger, explique Jean-Benoît Hubin. Il faudra ensuite apprécier si la personne avait conscience que la scène était bien réelle, si elle a eu le temps de réaliser ses intentions en situation de live et si elle avait la possibilité d’appeler les secours. »
Il faudra encore déterminer si l’intention de suicide de cette jeune fille était indubitable, et si celle-ci était identifiable (derrière son pseudo) et localisable. Les internautes qui ont posté des messages qui ont conduit la jeune fille à poser son acte risquent également d’être poursuivis, au civil, pour incitation au suicide.

Comment prévenir le suicide sur internet ?

Le suicide est la 2e cause de mortalité chez les 15-25 ans, selon Child Focus. Mais la cause n’est pas les réseaux sociaux. « Le risque y est exacerbé car il est applaudi, liké mais il est identique hors ligne, explique Maryse Rolland, porte-parole de Child Focus. Il faut avant tout veiller à leur confort psychologique, à leur bien-être pour éviter qu’ils encourent un risque sur les réseaux sociaux. »
Il est parfois possible de détecter des personnes suicidaires. Souvent, les suicidaires annoncent leurs intentions. Pourquoi ne le feraient-ils pas en ligne ? Certains propos peuvent mettre la puce à l’oreille : « La vie n'en vaut plus la peine », « Vous seriez mieux sans moi », « Ma vie est inutile »… Plus d’infos sur preventionsuicide.be

Formation web

Mieux comprendre le comportement des enfants et des adolescents connectés et les accompagner dans leur navigation en ligne, ça vous intéresse ? Webetic, la plateforme créée par la Ligue des familles et Child Focus, propose une formation éducative aux parents ou grands-parents pour apprendre à gérer internet au quotidien. Inscrivez-vous aux formations près de chez vous sur webetic.be

Sur le même sujet

Des étudiants font des pauses porno sur le web

Les jeunes sont de plus en plus confrontés à des images à caractère pornographique sur internet. Ils sont spectateurs et parfois acteurs. S'en rendent-ils compte ? Comment l'éviter ?