Vie de parent

Témoignage d’un directeur :
« Notre priorité, c’est le suivi
des élèves en difficulté »

Alors que la reprise partielle des cours s’annonce pour le 18 mai, l’ambiance est plutôt lourde et contrastée. Certains établissements ont décidé de ne pas ouvrir. Des parents craignent pour la santé de leurs enfants. Des professeur·e·s s’interrogent sur la faisabilité et l’intérêt de cette reprise. C'est dans ce contexte que nous avons rencontré le directeur d’une école secondaire namuroise. Il prépare cette « drôle de rentrée », mais, surtout, entend poser les fondations de demain.

Témoignage d’un directeur : « Notre priorité, c’est le suivi des élèves en difficulté »

Nous l’avons rencontré lors de l’enregistrement d’un débat télévisée. Avec lui, Olaf Mertens avait apporté le résultat d’un sondage effectué au sein de son école. Un fameux établissement que le sien. Il fait partie de l'Institut de la Providence à Champion, sur les hauteurs de Namur. Celui-ci regroupe tous les niveaux d’enseignement de la maternelle à l’école normale, en passant par le primaire et le secondaire. Secondaire qu’Olaf Mertens dirige. En tout, il chapeaute 1 193 élèves sur les 2 000 que compte l’ensemble.

Ces précisions sont importantes. Chaque école a sa spécificité. Cette école namuroise a les siennes. Son ampleur, sa diversité, mais aussi le profil de ses élèves « qui sont fort encadrés familialement », précise le directeur. Néanmoins, comme tout directeur, l’homme a dû prendre le taureau par les cornes et envisager la suite, la fin de cette année, mais aussi le début de la prochaine. D’emblée, il lâche : « Notre objectif, c’est de privilégier les élèves en difficulté et de répondre aux priorités qui ont été mise en avant lors d’une enquête réalisée auprès des parents, des élèves et du personnel ».

C’est bien ce qui nous a intéressé dans la démarche d’Olaf Mertens, c’est cette volonté de sonder les parents pour mettre en place ce projet pédagogique sur fond de crise sanitaire. De leur côté, les parents ont été très réactifs, ils ont été 870 à répondre. Leur avis sont venus répondre à ceux des élèves (720) et des membres du personnel (111).

« Pour le sondage, nous avons établi une liste de priorités. Nous avons demandé à tous de placer un curseur sur ces mesures entre l’absolument prioritaire et l’absolument pas prioritaire. De là, nous avons identifié que, pour les trois groupes sondés, l’identification des élèves en décrochage était la priorité des priorités. »

À la carte, mais organisé

À partir de ce constat, tout le projet commence à se dessiner. « Sur cette base, on a mis l’accent sur cette identification. Pour le reste, on continue sur le dispositif en vigueur durant le confinement, les retours étant positifs. Une fois identifiés, les élèves en décrochage peuvent venir suivre des séances en présentiel afin que nous puissions les accompagner pour de diminuer leur retard scolaire. Nous allons mettre notre énergie là-dessus. Pour les élèves de rhétos, on continuera à organiser des vidéoconférences, ils travailleront à domicile. On ne va pas les faire venir pour les faire venir. Ils pourront passer à l’école s’ils le demandent. Ce sera à la carte, mais organisé. On préparera des horaires et des groupes en fonction des demandes et on ne fera pas les horaires en espérant que les élèves viennent ».

Tout est question d’énergie. Pour le directeur, il serait vain de s’échiner à mettre en place un système lourd qui doit prendre en compte toutes une série de mesures sanitaires spécifiques si, au bout du compte, on se rend compte que les élèves ne viennent pas. Par manque de transports en commun. Par peur (légitime) des parents de laisser retourner leurs enfants à l’école . « Mobiliser les moyens après avoir brossé une vision claire des choses, cela me semblait plus intelligent ».

Cette vision claire des choses, elle doit être communiquée aux étudiants. Qui sont inquiets pour la suite. « Selon le sondage, ce qui préoccupe de façon singulière les élèves, c’est la préparation pour l’année suivante. On voit qu’il y a un stress à ce niveau-là. Cela va être le deuxième gros chantier. Faire un état des lieux auprès des profs pour voir ce qui a été vu cette année et organiser l’année suivante le mieux possible en fonction de cela. En fait, la grosse crainte des élèves, c’est de se dire que les profs vont foncer pour rattraper la matière 'perdue' l’année précédente. À l’inverse, ils s’inquiètent aussi en se demandant : 'Est-ce que les profs vont respecter le programme en estimant que tout ce qui devait être vu l’année dernière a été vu?'. On doit répondre à cette angoisse. Ce que je veux absolument, c’est avoir une clarté sur la programmation et la planification des cours pour l’année prochaine avant la fin juin. Cela doit se faire de façon collaborative, c’est-à-dire que tous les profs d’une même discipline, d’une même année, devront être clairs sur les parties du programme qu’ils vont alléger pour pouvoir compenser ce qui n’a pas été vu l’année précédente ».

Un suivi plus fin des élèves

Il s’agit aussi de rassurer les élèves sur le passage à l’année suivante. À la Providence, des conseils de classe sont organisés dès maintenant pour donner des indications claires à toute une série d’élèves qui sont déjà en condition de réussite. Et cela, même si cela doit encore être confirmé fin juin. « On leur donne des activités de dépassement et pas de nouvelles matières pour ne pas encore creuser d’avantage l’écart avec ceux en difficulté dont on s’occupera plus précisément. Ce qui est certain, c’est qu’il faut mettre tout en place accompagner les élèves le plus efficacement possible dans cette situation particulière. Les élèves, en majorité, vont se retrouver en situation de réussite. Il faut être donc très vigilant par rapport aux situations personnelles de chaque élève. Il faudra comprendre pourquoi certains n’ont pas rendu leurs travaux en ligne, n’ont pas été assidus à l’enseignement à distance. Il y a parfois d’excellentes raisons dont on n’a pas connaissance. Je prends l’exemple d’une famille où il y aurait eu des décès de proches liés au Covid ou de ces familles où la situation s’est dégradée entre le père et la mère avec le confinement. Il faut avoir une approche plus fine du suivi de l’élève, se détacher d’une évaluation qui ne se base que sur des points de contrôle. On n’est plus dans le même système. Ici, on doit tenir compte de ce qu’on connaît, de ce que l’élève a fait précédemment, de son parcours. Tenir compte, aussi, du programme qui sera adapté l’année prochaine. Après seulement vient la question de la poursuite ou non du parcours de l’élève ».

Principal motif d’étonnement du directeur ? La très faible priorité donnée aux nouvelles matières à enseigner d’ici la fin de l’année. « On se retrouve à un petit 18% au niveau des membres du personnel, je m’attendais à plus ». Ce sont les parents finalement qui estiment cela plus prioritaire (32%), un pourcentage supérieur aussi à celui relevé chez les élèves (24%).

Au niveau des parents, les craintes les plus exprimées à travers le sondage sont celles liées à la sécurité de leurs enfants. « On sent une volonté d’éviter toute prise de risque à l’heure actuelle. Il y a aussi des craintes liées l’organisation générale, type 'cours sur une demi-journée' qui est incompatible avec le travail des parents ou les horaires de transports en commun. Côté corps professoral, il y a la crainte que les ados ne respectent pas la distance sociale. Globalement, pour eux, ça ne sert à rien d’aller changer, là, maintenant, un système qui a trouvé sa vitesse de croisière ». 

T. D.

« Un fameux challenge »

« J’exprime quand même, en tant que directeur d’une école générale, les craintes d’avoir une surcapacité à gérer de façon compliquée à la rentrée. Parce que je risque d’avoir beaucoup plus d’élèves que d’habitude alors que j’ai déjà une école complète. Je risque d’avoir des problèmes de places, mais aussi d’heures disponibles pour absorber tout ça. Si les mesures sanitaires et la distanciation sociale sont maintenues, la seule solution sera de poursuivre la façon de faire actuelle avec une adaptation du présentiel. C’est pour ça qu’il faut réfléchir maintenant à l’année prochaine. Et c’est pour ça qu’on planche sérieusement sur l’éventualité d’équiper les élèves via un système d’acquisition par leasing d’un petit ordinateur facile d’utilisation pour être certain que tout le monde ait l’outil pour travailler correctement.

Dès le départ je me suis dit qu’il fallait tirer parti de la situation, en faire une opportunité. Je pense que ça va amener beaucoup de réflexions et peut être même de révolutions dans la façon d’imaginer l’enseignement. Il faut sortir définitivement du concept des cours uniquement frontaux. On pourrait développer une gamme beaucoup plus large d’apprentissages et faire rentrer définitivement dans les écoles des outils au service d’un apprentissage plus diversifié. Au niveau du secondaire, il faut se dire que ces élèves se sont retrouvés dans l’obligation de travailler avec des outils numériques en allant vers plus d’autonomie. Il va falloir reconstruire quelque chose d’intelligent là-dessus tout en préservant, bien sûr, le capital 'relations humaines' amené par les établissements. Les élèves ont la capacité de chercher et de collecter des infos, mais ils n’ont pas la capacité de les traiter correctement. C’est là-dessus que l’enseignement doit se focaliser.

Je pense aussi que tout cela doit nous amener à nous poser de nombreuses questions sur l’organisation de la société. Je ne mesure pas exactement l’impact qui est beaucoup plus important au niveau des écoles primaires et des maternelles, mais il est là, imposant. Parce que la gestion des enfants du fondamental est plus compliquée, parce que tout aménagement dans les rythmes scolaires a des répercussions beaucoup plus immédiates et profondes sur l’organisation des parents. »

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