Vie de parent

Témoignage : « J’avais peur qu’on ne reconnaisse pas le fait que j’ai été harcelée »

À la mi-septembre, la Fédération Wallonie-Bruxelles a été condamnée, au civil, pour une affaire de harcèlement dans une école de la Basse-Sambre. Elle a été jugée responsable du manque de réactivité des membres du personnel d’un athénée en tant que pouvoir organisateur. Au centre de ce dossier, Rosalie, qui évoque ici le calvaire qu’elle a vécu et surtout la façon dont elle s’en est sortie.

Témoignage : « J’avais peur qu’on ne reconnaisse pas le fait que j’ai été harcelée »

À l’époque, Rosalie* a 18 ans, elle est en rhéto. Cette dernière année de secondaire va débuter sur un véritable calvaire personnel qui va durer de septembre à décembre 2015. Victimes de harceleuses, elle n’a pas reçu le soutien nécessaire au niveau de l’école. Dans son jugement rendu le 14 septembre, le tribunal de première instance francophone de Bruxelles (section civile) a estimé que la direction de l’établissement avait eu un comportement fautif. Un épilogue judiciaire qui a permis à Rosalie de tourner la page et incitera sans doute les pouvoirs organisateurs à prendre davantage en compte le phénomène du harcèlement scolaire.

(*) Rosalie est un prénom d'emprunt

Quel est le souvenir qui vous a le plus marquée dans l’épreuve traversée ?
« 
C’est ce fameux lundi de décembre où je suis partie sous les yeux de mon éducateur en ayant envie de mettre fin à mes jours. Et là, cet éducateur n’a pas prêté attention à moi. C’est comme si je n’existais. L’école ne s’est pas manifestée de la journée alors que j’étais partie. Pourtant, ils auraient dû être vigilants. C’était mon deuxième jour d’école après mon congé sous certificat. Au minimum, cet éducateur aurait dû s’inquiéter du fait que je sorte de l’école et que je ne revienne pas après la récréation. »

Quelles sont les formes de harcèlement qui vous ont le plus touchée ?
« Ce qui m’a le plus blessée, c’était ces moqueries, le rire des autres quand je m’effondrais. »

« Ce qui me faisait encore plus mal, c’est qu’elles continuaient de me harceler même devant les profs.»

Quels sentiments vous avez nourris par rapport à vos harceleuses ?
« Au début, je me suis laissée faire. Je me disais qu’elles n’avaient pas vraiment quelque chose contre moi. Mais le temps passant, je voyais qu’elles me visaient, me harcelaient au quotidien. C’était de pire en pire. Et puis, ce qui me faisait encore plus mal, c’est qu’elles continuaient de me harceler même devant les profs. J’ai donc pris sur moi, mais ne me sentais plus bien du tout, je trouvais que ça allait trop loin. J’en ai parlé avec mes parents. Et ensemble, on a décidé d’aller voir la préfète. »

Vous parlez de l’inaction des professeur·e·s, comment vous l’expliquez ?
« En fait, certains professeurs avaient envie de faire quelque chose, mais ils ne savaient pas quoi. J’ai l’impression aussi que d’autres ne prenaient pas vraiment ça au sérieux, ils me soutenaient, mais sans m’aider. Ils étaient en manque d’outils, sans doute. Mais dans le cas particulier de ma classe, on peut dire qu’elle avait pris de dessus sur les professeurs. À un point tel que les enseignants craignaient d’intervenir de peur que les élèves fassent quelque chose. Il faut dire que dans l’école, un prof de français s’était déjà ramassé une chaise lancée par un étudiant. »

Les harceleuses, vous les avez rencontrées par après ?
« Dans l’école où j’ai commencé mes études d’instit, j’en ai côtoyé une. Mais elle était dans une autre classe. Je ne lui ai pas adressé la parole. Et puis, plus tard dans mon cursus, une de mes cinq autres harceleuses s’est retrouvée dans la même classe que moi. Et ça s’est bien passé, on va dire. En fait, elle m’avait envoyé un message deux ou trois mois après mon départ de l’école, expliquant qu’après que je sois partie, c’est elle qui s’était faite harcelée, et qu’elle avait vu ce que j’avais vécu. À l’époque, je n’avais pas vraiment répondu, si ce n’est un ‘c’est gentil’, point barre. Et puis quand je suis arrivée dans cette classe, en supérieur, j’ai vu qu’elle me regardait d’un air bizarre, qu’elle était gênée. Je lui ai dit : ‘On laisse ça derrière nous et on repart sur de bonnes bases’, voilà. »   

« Je me disais que c’était peut-être moi qui était affolée, que les autres ne faisaient rien. »

Dans l’interview que nous a accordé votre maman, il y a un tournant en septembre 2016, lorsque vous recevez le constat de la Communauté française sur l’état « délétère » de votre ancienne classe.
« Ma réaction a été de dire : ‘C’est bien, mais ça change quoi pour moi’. Je m’étais retrouvée quand même très mal pendant plusieurs mois, sans école. Et c’est là que maman a lancé la procédure judiciaire. J’étais stressée. Plus le temps passait, plus je me disais que c’était peut-être moi qui était affolée, que les autres ne faisaient rien. J’avais peur qu’on ne reconnaisse pas le fait que j’ai été harcelée et qu’au bout du compte, je me dise que j’avais peut-être exagéré. »

Donc, malgré votre vécu, malgré les éléments qui confirmaient votre harcèlement, vous aviez encore, en vous, le doute d’avoir été harcelée…
« Oui, je me disais que c’était peut-être normal le fait qu’elles se comportent comme ça. Et que ça expliquait le fait que les profs ne réagissent pas. En ça, le jugement rendu en septembre m’a fait du bien. Il a montré que j’avais raison, que cette situation était anormale. Que j’avais été harcelée. Que les profs auraient dû bouger. »

Vous avez revu la direction de l’école depuis ?
« La proviseure, oui. Lors de la constitution du dossier, on a voulu aller la voir pour recueillir son témoignage. Il faut savoir que lorsqu’on l’a rencontrée, fin 2015, elle était à l’écoute, elle était gentille avec moi. Mais visiblement, le fait qu’on ait déposé plainte a changé la donne. Lorsqu’on la revue, elle nous a dit : ‘Il n’y a jamais rien eu dans mon école’ et nous a fermé la porte au nez. »

« Tous les professeurs devraient suivre une formation pour gérer ces problèmes s’ils surviennent dans leurs classes.»

Lorsque vous avez quitté l’école où vous aviez souffert, vous en avez rejoint une autre. Comment s’est déroulée cette transition ?
« Finalement, ça s’est bien passé. J’ai beaucoup travaillé pour ça. Et j’ai réussi mon année. Et pourtant, quelque part, j’avais la sensation d’un échec. Parce que je ne suis pas parvenue à me faire des amis cette année-là entre l’épreuve des premiers mois et le travail pour boucler mes secondaires. Heureusement, dans l’autre école, j’ai été soutenue par une directrice extraordinaire qui m’a aidée, qui m’a intégrée parfaitement à la classe. Je savais que je pouvais compter sur elle. Je savais que si j’avais un problème, elle était là. »

Aujourd’hui, vous êtes institutrice. Comment votre vécu va-t-il influencer votre accompagnement des élèves ?
« Je me mets sans doute plus facilement dans la peau de l’élève quand il est mal. J’essaie de trouver des solutions en me disant : ‘Tiens, qu’est-ce que j’aurais aimé qu’on fasse pour moi ?’. Et j’essaie de le faire pour l’enfant. Au-delà de ça, j’aime beaucoup travailler avec les élèves pour qu’une bonne ambiance règne dans la classe. »

Pour terminer, dans votre cursus d’institutrice, est ce que le problème du harcèlement scolaire a été abordé ?
« Pas à ma connaissance, non. Pourtant, tous les professeurs devraient suivre une formation pour gérer ces problèmes s’ils surviennent dans leurs classes. »

Thierry Dupièreux

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(*) Prénoms d’emprunt

 

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