Vie de parent

Théâtre : « Sara » ou l’audace d’être soi

« N’aie pas peur… n’écoute pas les gens qui te disent que tu n’es pas sur le bon chemin. C’est le tien ». Un micro sur pied, une jeune femme en imper brun, une scène plongée dans la pénombre. L’imper une fois ôté, la jeune femme se mue en ado : Sara a 15 ans, une robe très courte et du rouge sur les lèvres. Elle raconte son quotidien : l’apparence, les codes vestimentaires, l’école, les copines, YouTube, Facebook, les fêtes… Puis, un soir, « les popcorn dans le ventre » en la voyant : Sara tombe amoureuse d’une fille. « C’est compliqué ! ». La peur du regard des autres, la peur de ce qu’elle ressent, la peur d’être marginale…

Théâtre : « Sara » ou l’audace d’être soi - Pierre Bailly

Force, délicatesse, candeur, tendresse, fraîcheur et touchante fragilité façonnent les contours de la comédienne Marie-Camille Blanchy, mise en scène par Baptiste Isaia. Désarmante dans le jeu, elle l’est tout autant dans la discussion qui suit la pièce. À chaud, debout sur le plateau, bouteille d’eau à la main, elle mène le débat avec la centaine d’adolescents, armée d’un ton complètement naturel et d’un processus philo très fluide : une question en amène une autre. Elle écoute, relance, réfléchit, demande des précisions, met en lien et jamais ne juge.
Une réflexion collective se construit, riche des avis des uns et des autres. Qu’il s’agisse de normes, d’identité, de sexualité, de valeurs… La comédienne accueille les sujets et tisse la discussion en fonction de ce qui surgit.

Homosexualité, genres, pression…

« Quels sont les thèmes du spectacle ? », amorce-t-elle. « En général, quand c’est accepté, le débat ne porte pas sur l’homosexualité, mais sur l’amour, la sexualité… ». Et lorsque les jeunes abordent le sujet, elle pose la question : « Pourquoi faire un spectacle sur l’homosexualité en 2019 ? ».  Certains répondent : « Parce qu’il y en a de plus en plus ».  La comédienne renchérit : « Est-ce le cas ? Ou est-ce qu’il y a libération de la parole ? ».
Elle nous explique : « On sent qu’il y a encore des choses à travailler sur la tolérance et sur l’acceptation. On le sent dans les mots utilisés par exemple. Si le mot ‘pédé’ sort, je réponds : ‘On va essayer de ne pas utiliser ce terme’ ».
Parmi toutes ces rencontres, un souvenir prégnant : « Une salle remplie de garçons musulmans. Un moment de représentation très fort et un débat hyper intéressant sur la question de l’homosexualité, de la place de la femme, du rapport au corps de l’autre...  Lors de la discussion, il ressort qu’a priori, l’homosexualité des filles est mieux acceptée et que ça reste plus compliqué pour les garçons. Du coup, on s’est demandé ensemble pourquoi. Une réponse : ‘Si mon ami m’annonce qu’il est homo, j’aurais peur qu’il tombe amoureux de moi’. ‘Oui, mais quand on est hétéro, on n’a pas peur que tous nos amis tombent amoureux de nous. Qu’est ce qui change ?’.

Énormément de tabous

De ‘Chez moi, c’est interdit, ça n’existe pas’, on est parti sur le fait que ça existe ! Alors, comment fait-on, malgré les différences de cultures et de religion, pour arriver à vivre ensemble, dans la tolérance ? Il a été alors dit que, finalement, à chacun sa popote interne, en fonction de son dieu ou pas et que je peux accepter que d’autres pensent et vivent autrement que moi ! ».
Sur la sexualité, la comédienne observe énormément de tabous. « À l’école, on en parle techniquement, comme de l’utilisation de préservatifs, par exemple. Mais on ne parle pas de la première fois, des émotions… ». Surgit régulièrement « la question des pressions sociales, des normes qui régissent nos vies, la question de l’image ultra présente de nos jours et qui leur pèse. Est-ce possible de vivre ses choix avec toutes ces pressions-là ? ».

Liberté et respect

De même, beaucoup de filles osent prendre la parole sur leur désir de réappropriation de leur corps. « Des choses pèsent comme ‘Je n’ai pas le droit de m’habiller comme je veux. On a le droit de me siffler dans la rue, de me faire des réflexions’. Je sens que c’est quelque chose qui, de nos jours, est en train de bouger ».
Des notions de liberté et de respect qui touchent aussi les garçons : « Dans le monde dans lequel on vit, la position de la femme n’est pas facile mais celle de l’homme non plus. Les garçons témoignent : ‘On nous impose d’être virils, forts…’. On leur permet si peu de s’approprier le monde des émotions ! ».
Revient également un regard virulent sur leur génération : « Un ado m’a dit : ‘J’ai l’impression qu’on a perdu nos valeurs. Avec les médias, les réseaux sociaux, l’ultra-connexion, on en oublie le rapport à la famille, de prendre soin des gens qu’on aime, la politesse, le respect… ».
Ce que Marie-Camille a le plus à cœur de transmettre aux jeunes ? « Leur dire qu’on est tous un peu paumés, on vit tous des choses pas faciles, surtout à l’adolescence, moment où toutes nos peurs, nos angoisses sont cristallisées et renforcées par la pression du regard des autres, les choix qu’on a à faire et qui nous paraissent déterminants pour tout le reste de notre vie (alors que pas forcément !). Dans tout cela, essaie de trouver ta route à toi… Ce sera, alors, forcément la bonne ! ».
Et de conclure : « Même si on ne va pas révolutionner les mentalités en trente minutes, j’ai quand même l’impression qu’il y a moyen de semer des graines et de laisser des questions ouvertes avec lesquelles faire son chemin. Toutes ces questions, à 16 ans, j’aurais voulu les entendre », confie la comédienne qui, du haut de ses 23 ans, est à peine plus âgée que ses spectateurs. Chapeau bas !

Sarah Colasse

Teaser

Sara, par les Ateliers de la Colline.
Écriture collective. Avec Marie-Camille Blanchy. Mise en scène de Batiste Isaia.
Durée : 30 minutes de spectacle et 30 minutes de débat.