Vie de parent

« Touche pas à ma mère »
ou comment les enfants sont victimes
des violences faites aux femmes

25 novembre, journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Environ 10 000 personnes manifestaient la veille pour cette cause dans les rues de Bruxelles. Parmi les marcheurs se trouvaient des enfants brandissant des pancartes véhiculant des messages tels que « Touche pas à ma mère ».

« Touche pas à ma mère » ou comment les enfants sont victimes des violences faites aux femmes

Plus que des témoins, ces derniers font partie des victimes des violences conjugales. En 2018, SOS enfants a reçu 5 688 signalements de maltraitance suspectée ou avérée. Parmi eux, 14,6 % sont exposés à des violences conjugales. Pour bien comprendre le phénomène, nous avons rencontré Claire-Anne Sevrin, coordinatrice de Yapaka, un programme de prévention à la maltraitance. Entretien.

Pouvez-vous décrire l’état dans lequel se trouve un enfant témoin/victime d’une violence conjugale ? Comment réagit-il concrètement ?

Claire-Anne Sevrin : « Il y a mille et une sortes de violences et mille et une sortes de climats familiaux. Leur réaction dépend de beaucoup d’ingrédients et notamment de l’âge de l’enfant. Un enfant de 6 mois ne va pas réagir comme un enfant de 8 ans ou comme un adolescent. L’attitude variera aussi si la violence a toujours été un ingrédient dans le couple ou si elle émerge d’un coup. Chaque situation est singulière. Maintenant, ce que l’on peut dire, c’est que ce climat de violence ordinaire touche l’enfant dans tous les cas. Il y a quelques années, on ne se rendait pas compte que ça pouvait atteindre l’enfant. Maintenant, on le sait. Les tout-petits, par exemple, ne font pas la dissociation avec leur maman. Ils subissent donc la violence adressée à leur mère comme si elle leur était attribuée. L’enfant ne comprendra pas qu’il n’était pas la cible. Des enfants plus grands pourront s’en dissocier et réagir différemment mais ils seront toujours touchés : certains ont du mal à se concentrer à l’école sur autre chose que sur l’ambiance familiale qu’ils vivent à la maison ;  les ados ont tendance à ne pas se confier à leur entourage, à être dans la protection de la fratrie, à ne pas sortir pour être présents pour les tout-petits. Il y a mille et une réactions sauf que chaque enfant exposé à cette violence en fait quelque chose. En fonction du processus de développement, la réaction ne sera pas la même. »

Quelle est leur position par rapport à leur père ?

Claire-Anne Sevrin : « À nouveau, cela dépend du climat familial. Un père peut être violent à l’égard de la mère mais, par ailleurs, peut être un "bon père" (*). Le lien que cet homme a avec sa femme est potentiellement extrêmement différent du lien qu’il a avec ses enfants. Ce sont des hommes qui ne sont parfois pas que violence. Une relation peut quand même s’opérer de façon très particulière avec l’enfant qui est, lui, pris dans des conflits de loyauté. Thierry Beccaro, l’ambassadeur de l'Unicef et ex-animateur de l’émission Motus, avait témoigné qu’il avait un père violent. Mais il expliquait combien c’était compliqué pour lui car il avait un lien de loyauté avec son père qui par ailleurs pouvait parfois lui apporter des choses. Un enfant a du mal à dissocier le bon du mauvais. Déjà pour une personne adulte, c’est compliqué. Pour l’enfant, cela l’est davantage car il n’a pas ce recul, cette distance, il prend ce qui est bon. La violence ne se décrit pas de la même manière dans toutes les familles, elle n’habite pas les mères de la même manière. Ce sont des situations extrêmement complexes. »

Qu’est-ce que ces enfants deviennent ? Où sont-ils placés ?

Claire-Anne Sevrin : « En ce qui concerne les petits pris dans le conflit conjugal, l’ONE a ouvert des espaces de paroles, de prises en charge auxquels les parents peuvent s’adresser. Il y a aussi un soutien à la famille et aux enfants. Les services d’aide à la jeunesse sont également là pour intervenir, soutenir, avec le mandat du juge ou pas. Pour les féminicides, je ne sais pas vous dire comment ça se passe précisément. Mais c’est comme quand un parent décède, la garde doit être transmise, le père a été inculpé, la mère décède et donc c’est comme pour tout autre enfant. La justice est là pour confier l’enfant via les services existants, comme les services de soins de protection de la jeunesse. »

L’enfant vit-il ces violences de la même manière que la mère ?

Claire-Anne Sevrin : « Non, et c’est important d’en avoir conscience. Si on prend la configuration d’un homme qui est violent, la femme et les enfants en subissent les conséquences mais ce ne sont pas les mêmes mouvements de violence, ce ne sont pas les mêmes manières de les recevoir : il faut dissocier la femme des enfants. Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même paquet. Le lien de la femme avec le mari est différent du lien des enfants avec le père. Les deux dimensions sont très importantes mais parfois, on a tendance à vouloir prendre la littérature sur la violence faite aux femmes et la transposer aux enfants, or ce n’est pas la même violence. La prise en charge des enfants sera différente de celle de la femme, même si elle doit se faire de concert avec la femme. Il faut des équipes disponibles pour l’enfant en fonction de leur stade de développement, etc. La prise en charge des enfants, c’est une problématique qui a des complexités qui lui sont propres. »

(*) Dans une première version de ce texte, le terme "Bon père" n'était pas entre guillemet ce qui a provoqué l'incompréhension de certains lecteurs et certaines lectrices. Un père violent avec sa compagne ne peut évidemment pas être un "bon père" dans le sens strict du terme, vu que son impardonnable violence est incompatible avec l'installation d'un environnement sain, serein et propice au développement et à l'éducation de l'enfant. Le terme "bon père" renvoyait à l'image que pouvait avoir l'enfant de son père, inconscient des violences vécues par sa mère, voire manipulé par ce même père pour "se donner le beau rôle". Cette précision nous a semblé nécessaire au vu des réactions reçues.

Alix Dehin