Vie de parent

« Tout est passé »

On ouvre cette galerie de portraits avec un mineur non accompagné qui nous vient d’un village en Afghanistan. Il nous raconte la façon dont il a fui les Talibans, laissant les siens derrière lui. Il a connu un exil long de 7 mois avant de fouler le sol belge. Il en retire une force rare et une sagesse déconcertante pour un adolescent de cet âge.

« Tout est passé »

Braine-le-Comte. La rencontre s’est décidée avec un des éducateurs de notre jeune héros. Sur le papier, le plan est simple : on arrive. On rencontre le jeune homme. On discute. Et on repart. Hélas, petit cafouillage. Une fois sur place, personne ne répond. Porte close au pied de cette immense bâtisse qui accueille depuis 2017 des jeunes de tout horizon. Justement, on en rencontre une. Une jeune fille, dans un français presque impeccable, nous prend sous son aile. « Attendez ici. Excusez-moi. Je vais vous faire attendre ». Elle est pensionnaire elle aussi. Après une visite des lieux en vitesse accélérée, la voici. Elle a trouvé Abdul Khaliq. Il arrive, navré de nous avoir fait patienter. Pendant toute l’interview, il se confond en excuses.

Kelagay, Bruxelles

Il nous ouvre les portes de son hébergement, qu’il partage avec un copain somalien âgé de 16 ans, lui aussi. Alors la colocation ? « Super. On est une petite famille ici »., se réjouit Abdul Khaliq. En tout, ils sont une petite dizaine. Avec des parcours aussi divers que leur lieu d’envol initial. Point commun ? Leur opiniâtreté. Pour notre jeune protagoniste, tout a commencé il y a deux ans, dans le village de Kelagay dans la province de Baghlan.

Son petit frère Assah Ulhaq et lui se font repérer par les Talibans du coin qui, plusieurs fois viennent voir le papa, Imam et patriarche de cinq filles et trois garçons. La cible des radicaux ? Les deux aînés. Les Talibans reviennent. Insistent. Ils veulent les recruter et se montrent de plus en plus agressifs. Parallèlement, la situation dans la région se dégrade. « Tension. Explosion. Meurtre », rembobine Abdul Khaliq, sans douleur apparente. La décision que des milliers de parents se voient imposer partout dans le monde apparaît comme la seule solution. S’ils veulent que leurs enfants survivent, il faut les faire fuir.

C’est là que l’exil commence pour les deux adolescents de 13 ans et 14 ans. « Un Monsieur » – on n’en saura pas plus – les aide à fuir jusqu’à la frontière du Pakistan et de l’Iran. Pendant un mois, en passant de voitures en voitures, les voilà en Turquie. Péniblement, ils arrivent jusqu’à Istanbul où ils séjournent quelques semaines. L’occasion alors de donner et prendre des nouvelles de la famille. Elles ne sont pas bonnes. La maman leur apprend que leur papa s’est fait tuer par les Talibans. Ils doivent fuir et tenter leur chance dans la lointaine Europe. Ce sera le passage le plus douloureux de ce voyage forcé.

Pendant trois jours et trois nuits, les deux gamins traversent la frontière par la forêt. Une marche épuisante pendant laquelle il faut beaucoup de force pour garder espoir. De la Bulgarie, ils atteignent péniblement la Serbie où ils restent quatre mois. Jusqu’à ce qu’ils trouvent un chauffeur qui les emmènera directement en Belgique. Quelques lignes, pour un périple qui marquera à tout jamais Abdul Khaliq.

Les dons d’Abdul Khaliq

D’ailleurs, que retient-il de cette série d’épreuves ? Extrêmement souriant, il lâche un détaché : « Maintenant, je me dis ‘Comment, j’ai fait’ ? Mais le plus dur, c’est d’être séparé de ma famille. Ma maman, c’est… Je sais pas… J’ai pas les mots pour le dire ». Il s’arrête. Comme il le fait quand il évoque son parcours. Il raconte avec beaucoup de distance et de silence. Tout est passé. Il ne nous en dira pas plus, ni sur ses rencontres. Ni sur ses déconvenues. On sent chez lui une volonté d’aller de l’avant. À tel point qu’il en oublie les épisodes les plus sombres de son exil.

Par exemple, c’est une semaine après l’interview qu’il évoquera la mort de son père. Par un mail lapconique. Où il se confond en excuses d’avoir « oublié cette information ». On le rassure et en même temps, on aimerait en savoir plus. Comment l’a t-il vécu ? Comment porte-t-il cette douleur ? Et sa famille, comment s’en sort elle ? Est-elle toujours les cibles des Talibans ? Avec beaucoup de politesse, il nous fait bien comprendre qu’il ne s’étalera ni sur ce qu’il a laissé derrière lui, ni sur cette horrible épreuve.

D’ailleurs, c’est par l’une d’elle que s’entame son chapitre belge, puisqu’avec son frère ils sont cueillis directement par la police. Ils sont tout de suite pris en charge. Placés en centre, puis en famille dans les Ardennes, dans laquelle son frère Assah Ulhaq vit encore. Abdul Khaliq va parfois leur rendre visite. Beaucoup de changements. « Ici, ça n’a rien à voir avec mon pays. C’est incroyable de pouvoir aller à l’école tous les jours. Chez nous le gouvernement ferme tout pour des raisons de sécurité ».

À ce moment de l’entrevue, Guillaume FernandezCorrales, un des éducateurs nous rejoint, un peu essoufflé de ses rondes. Il s’installe et écoute Abdul Khalid qui semble l’épater. « Ce que vous ne dit pas Abdul, c’est qu’il s’est un peu essayé ici. Il s’est formé une journée à la soudure pour se rendre compte que ça ne l’intéressait pas du tout. À l’école, il a des facilités en langues ahurissantes ».

En effet, le jeune homme parle les deux dialectes de son pays, il a appris le français en quelques mois, il apprend le néerlandais qu’il parle déjà mieux que bien des francophones et maîtrise l’anglais « plus que parfait », dit-il sans aucune modestie. À tel point que l’équipe du centre aimerait le pousser vers la traduction. Sans forcer. Ce qui semble d’ailleurs être une philosophie du centre, laisser tous ces jeunes s’épanouir en parfaite autonomie. Ici, les ados font leurs courses, cuisinent, font le ménage eux-mêmes. Ils se réveillent seuls, vont à l’école par leurs propres moyens. L’éducateur est soufflé : « Imaginez-vous à 15-16 ans, gérer ça seul. Moi, je me serai senti grisé par tant de liberté. J’aurai rempli mon frigo de crasses et je n’aurai jamais réussi à me lever seul. Ici, ils se font des plats équilibrés avec des légumes, du riz. Ils font leurs devoirs. Ils adorent apprendre ».

Comme des enfants qui auraient grandi trop vite ? Abdul Khaliq ne commente pas. Il semble refuser de se tourner vers le passé. Son objectif est de continuer les études le plus longtemps possible. Il acquiesce gentiment quand on lui parle de son don des langues. Lui aimerait être serveur, dans un petit restaurant. Dans lequel il pourrait faire à manger. Il prend ce qui vient. Et sa famille ? Pense-t-il les revoir un jour ? Là aussi, pas d’empressement. De son exil, il en aura tiré une leçon importante qu’il partage volontiers. Celle de ne jamais abandonner. On n’aurait jamais imaginé vivre comme ça. Je crois qu’il y a toujours quelque chose de mieux qui nous attend. 

Yves-Marie Vilain-Lepage