6/8 ans

Transmettre le virus de la lecture

La lecture est aujourd’hui encore un sacré défi pour pas mal de parents qui voient leur enfant rechigner devant un bouquin ou peiner au cours de français. À la Foire du livre, en février 2013, une question revenait sur les lèvres de bien des parents : comment donner le goût de la lecture à nos jeunes enfants ? Interview.

Transmettre le virus de la lecture - Shutterstock

Comment donner le goût de la lecture à nos jeunes enfants ? Voilà la question à laquelle l’auteur-illustrateur Benoît Jacques tente de répondre à cette question à partir de sa déjà longue expérience du livre.
Né à Bruxelles en 1958, il s’est forgé une expérience au studio graphique Pentagram Design de Londres, puis s’est installé en France, à Montigny-sur-Loing, où il crée ses livres, les autoédite et en assure lui-même la diffusion, ce qui lui permet d’être totalement libre face aux codes et catégories parfois imposés par les éditeurs. D’où une œuvre originale, inattendue et diversifiée, qui lui a valu pas mal de récompenses, dont le Prix Versele en 2011 pour La nuit du visiteur.

Oser transmettre

Le Ligueur : Qu’auriez-vous envie de dire aux parents dont les enfants de 6-8 ans n’ont pas le goût de la lecture, ne sont pas attirés par les livres ?
Benoît Jacques : « La première chose que je leur dirais, c’est que moi-même je ne lisais pas beaucoup à cet âge. Il faut laisser le temps faire son œuvre. Le désir de lire, ensuite, est de l’ordre de la transmission. Il ne suffit pas de mettre des bouquins de qualité entre les mains d’un enfant pour qu’il ait envie de lire. Ma découverte véritable de la lecture, alors que je viens d’un milieu lettré, pour ne pas dire intellectuel, où il y avait une grande bibliothèque à la disposition de tous, est venue plus tard, grâce à la transmission d’un professeur du secondaire. J’étais en humanités artistiques à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, où les élèves avaient, comme moi, échoué un peu partout ailleurs. Ce professeur de français, toujours bien habillé, nous lisait des passages de classiques à voix haute en classe. Ce type génial m’a donné envie de constituer ma bibliothèque personnelle. Le midi, j’achetais les livres qu’il nous recommandait chez le bouquiniste Pêle-Mêle. Cette transmission passait aussi par l’oralité, car il lisait bien, donnait envie, dans un contexte scolaire moins propice à cela. »

Une montagne de difficultés

L. L. : Vos parents n’ont joué aucun rôle ?
B. J. : « Pas pour la lecture. Par contre, je me souviens de notre mère qui, lorsqu’elle coupait mes cheveux et ceux de mes frères, nous faisait écouter des petits disques hyper bien faits, sur Babar, le Livre de la jungle, interprétés par de grands comédiens. Ces moments nous ont communiqué le plaisir de l’histoire racontée. Dans mon esprit, ce qui se rapportait à la lecture signifiait de manière inconsciente difficultés, problèmes d’orthographe, nombre de pages, lenteur, beaucoup de choses rébarbatives d’autant que je suis légèrement dyslexique. Encore maintenant, mon entourage rit de moi parce que je me suis lancé dans la lecture de Proust et tout le monde me dit qu’on me reverra dans quatre, cinq ans. »

Un monde qui exclut

L. L. : L’école est le premier temps d’apprentissage de la lecture dans sa dimension formelle, grammaticale. Mais, face à l’illettrisme par exemple, l’école suffit-elle à cet apprentissage ?
B. J. : « Je me souviens que j’étais excellent dans les deux premières années primaires, puis j’ai connu une dégringolade vertigineuse jusqu’à la moitié des humanités où je suis arrivé avec l’idée que j’étais un cancre. Dans le contexte scolaire, j’étais mauvais. Je ne sais pas si je suis un cas isolé ou s’il y a beaucoup d’enfants dans ce cas-là. Du coup, j’ai toujours associé l’école à un lieu où la lecture se passe mal, où elle n’est pas drôle, où je découvre l’échec. Il faut dire que j’étais dans une école considérée d’élite. J’ai appris à lire et à écrire, mais l’école ne m’a pas donné le plaisir de lire. »

L. L. : Avec vos enfants, est-ce que cela s’est passé différemment, sachant que vous avez aujourd’hui une sacrée expérience du livre sous des formes variées ?
B. J. :
« L’aîné va avoir 27 ans, le second 25. Je leur ai lu plein d’histoires, mais pour le goût de la lecture, j’ai un peu foiré, car ni l’un, ni l’autre ne sont de véritables lecteurs. Mais qu’est-ce qu’un vrai lecteur ? Tout cela est subjectif. Mon père était un intello qui a construit sa vie au milieu des livres, dont le premier métier était libraire. La lecture était sa passion première et, face à lui, on ne pouvait être que moins bien. Sachant cela, c’est comique que je sois devenu un éditeur un peu sauvage. Mais je n’ai pas réussi à transmettre le virus de la lecture à mes deux fils qui lisent surtout pour se documenter. »

L. L. : Nous sommes à la Foire du Livre de Bruxelles, entourés d’une quantité phénoménale de bouquins, et pourtant l’illettrisme est encore présent. Comment expliquez-vous cela ?
B. J. :
« J’ai l’impression, mais qui suis-je pour dire cela, que cette surenchère provoque une forme d’écœurement. Si je me mets dans la peau de quelqu’un qui a de grandes difficultés à lire, ce monde doit faire peur, on doit avoir le sentiment d’en être exclu, alors qu’il y a aussi beaucoup de médiocrité dans toute cette production, conditionnée par des impératifs commerciaux, pas forcément guidés par la qualité, mais par la rentabilité. Dans les livres à succès, il y a à boire et à manger. »

Retrouver le goût

L. L. : Est-ce que le livre jeunesse ne peut pas être un outil d’accès à la lecture pour ceux qui n’en ont pas les codes ?
B. J. :
« Oui, parce que nous avons tous accès aux images. Elles rassurent, accompagnent le désir de découvrir ce qui se cache derrière ce mystérieux alphabet. Le livre jeunesse peut rendre cette fraîcheur, cette jeunesse d’esprit pour accéder à la lecture. On est tellement dans le jugement que l’on rejette celui qui ne sait pas lire, alors que rien n’est perdu à condition de changer nos préjugés, comme avec le racisme. Un passionné de lecture peut avoir une espèce de condescendance à l’égard de celui qui ne partage pas sa passion. »

L. L. : Que pensez-vous de prix comme le Versele ou le Farniente, qui sont attribués par de jeunes lecteurs ?
B. J. :
« C’est d’abord une proposition formidable faite à un panel énorme d’enfants. Pour en avoir rencontré, notamment au Salon du livre jeunesse de Namur ou lors de la petite Fureur de lire, j’ai pu constater que les gamins racontaient des choses pertinentes. C’est fabuleux de découvrir là où ils accrochent. Non seulement ils comprennent tout, mais ils nous emmènent plus loin que là où nous aurions osé aller. Il faut avoir cette modestie que, quand on donne quelque chose, on reçoit en échange et c’est souvent plus que ce que l’on a donné. Bien sûr que la lecture est un code, avec des conventions à respecter mais, une fois celles-ci connues, on peut s’amuser comme avec un grand jeu de mécano, on peut aussi se tromper sans que ce soit si grave, et le goût revient. »

Propos recueillis par Michel Torrekens

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EN SAVOIR +

www.benoitjacques.com, ce site se visite comme une galerie. Il ne permet - pas encore précise Benoît Jacques - la vente en ligne.

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