6/8 ans

« Tu me tapes, je te tape ? »

Que dire à son enfant lorsqu’un autre l’ennuie ? Lui conseiller de demander à l’agresseur d’arrêter, bien sûr. Mais si celui-ci persiste ? Se défendre ? Raccuser ? La réponse n’est pas simple pour les parents. Elle les renvoie à leurs propres paradoxes : d’un côté, ils s’opposent à toutes formes de violences à l’école ; d’un autre, ils veulent que leur enfant soit respecté. 

« Tu me tapes, je te tape ? »

Annie est la maman de Damien [noms d’emprunt]. Elle témoigne à cœur ouvert de ce que son fils a vécu dans ses premières années d’école. « Damien est un garçon de 7 ans, très gentil, très sensible, qui a vite mal au cœur pour les autres. Mon fils a été confronté à de la violence pendant quatre ans, de la 1re maternelle jusqu’au début de la 2e primaire. Il était dans une classe de garçons. Au début, en 1re année, rien d’anormal.

Ensuite, Damien a commencé à se plaindre du comportement de ses ‘copains’. Son papa et moi ne nous inquiétions pas plus que cela. Nous pensions qu’il était en train de s’acclimater, qu’il apprenait le vivre ensemble. Arrivé en 3e maternelle, Damien est pris en grippe par un garçon de sa classe, qui entraîne les autres contre lui. Nous essayons de gérer la situation avec l’institutrice, qui fait son maximum. Cette année fut très difficile. Damien se plaignait beaucoup, il voulait changer d’école. Nous refusions, car nous estimions que la fuite n’était pas la solution. Nous lui avons donc conseillé d’aller voir l’institutrice au moindre souci. Mais ce n’était pas son genre. Face à ce type de situations, Damien subit et se tait.

À la rentrée en primaire, le garçon a été renvoyé de l’école. Nous étions contents. Mais Damien est devenu plus compliqué : insolent, râleur, il refusait de faire ses contrôles… Nous n’avons pas fait de lien avec le passé. Nous n’imaginions pas que Damien était dans un mal-être depuis trois ans. Il est ensuite arrivé en 2e primaire. Après trois jours, il m’a confié qu’il en avait assez, qu’il voulait mourir. Ses ‘copains’ continuaient de l’ennuyer dans la cour de récréation, et la surveillante était rarement disponible pour lui. Forcément : elle est seule pour 500 élèves !

Jusqu’au jour où mon fils revient de l’école en pleurs : il a été insulté et a reçu des coups de pied. Nous nous sommes finalement décidés à le changer d’école. Et nous avons bien fait : lors de son dernier jour, ses soi-disant copains l’ont poursuivi dans la cour, en le poussant et le traitant de nul. Il a voulu se plaindre auprès de la surveillante, mais les garçons lui ont bloqué le passage. Lorsque nous avons informé la directrice, celle-ci s’est montrée compréhensive, mais étonnée, car elle n’avait jamais eu de retour de la part des enseignants par rapport à Damien. Puisque ses résultats scolaires restaient bons, personne ne s’est posé de question.

Je suis très énervée contre cet établissement : une surveillante pour 500 élèves, de la 1re à la 6e primaire, ce n’est pas tolérable. Aujourd’hui, j’accuse toujours le coup, j’ai mal et peur pour mon fils. D’ailleurs, par précaution, nous l’avons inscrit à un cours de boxe et nous avons informé l’entraîneur de la situation. Celui-ci oblige Damien à aller sur le ring pour qu’il apprenne à se défendre. » 

Quelle réponse à la violence ?

Audrey est la maman de Sacha, 9 ans, qui est en 3e primaire. Elle aussi raconte ce que son fils a vécu récemment. « Sacha s’est fait tabasser il y a quinze jours. Il était dans la cour, il jouait au football, et des enfants plus grands sont venus lui prendre la balle. Sacha ne s’est pas laissé faire. Les plus grands l’ont frappé, lui ont donné des coups de pied. Sacha s’est mis à pleurer, il avait mal. Il est allé trouver l’éducateur responsable de la cour de récré, et celui-ci lui a répondu : ‘Ce n’est pas grave, ça va bien se passer, tu n’en es pas mort’. 

Sacha est revenu de l’école dépité, car il estimait que toute cette histoire n’était pas de sa faute. Quand il nous a tout raconté, mon compagnon et moi étions démunis. Nous n’aimons pas la violence, notre mot d’ordre a toujours été de l’éviter, mais nous ne savions pas comment le conseiller. Nous ne voulons pas qu’il se laisse frapper, mais nous n’avons pas non plus envie qu’il commence à frapper… Nous lui avons finalement dit de repousser les grands si cela se reproduit, pour essayer de se dégager.

Nous avons aussi pris contact avec la direction, qui a été très à l’écoute. Celle-ci a appelé mon fils pour l’écouter, lui a demandé de nommer les plus grands, et l’a rassuré. Le lendemain, Sacha avait peur d’aller à l’école. Je lui ai dit de ne pas trop s’inquiéter et de ne pas hésiter à aller trouver la personne responsable. Aujourd’hui, tout va mieux, les choses ont été arrangées par la direction. Mais si cela venait à se reproduire, je ne sais pas ce que je ferais… » 

Des parents désemparés

Ces deux témoignages nous ont été rapportés avec beaucoup de souffrance. Ils illustrent la difficulté pour un parent de constater que son enfant, encore si petit, peut se retrouver victime d’agressions non justifiées dans la cour de récréation, la frustration que cela suscite d’avoir été absent au moment des faits.

Au-delà de cela, ces récits de vie rappellent que, dans ce genre de situations, outre la gestion de la charge émotionnelle, le parent doit aussi conseiller son enfant. Et le faire avec nuance. Or, celui-ci n’en a pas toujours envie. Le parent a conscience que ses recommandations auront un impact direct sur le comportement de son enfant, mais il souhaite plus que tout que celui-ci se fasse respecter. Dans ce cadre, le parent peut facilement tomber dans des conflits internes. Suggérer à l’enfant de se défendre, cela sous-tend de la violence. L’inviter à parler à l’éducateur, c’est le risque qu’il soit catalogué comme « raccuspote compote ». Le pousser à continuer de communiquer calmement, c’est ouvrir la possibilité d’une nouvelle agression.

Diane Huppert est coordinatrice du volet professionnel du programme Yapaka. C’est un programme de prévention de la maltraitance mis en place en 1998 par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui s’applique notamment dans les écoles fondamentales. Selon elle, la première chose à faire en tant que parent est d’interroger son propre seuil de tolérance. Celui-ci est individuel et subjectif.

« Parfois, l’adulte vit directement les choses, avec un fort seuil d’intolérance, alors que l’enfant n’est pas forcément traumatisé par la situation ». Dans ce cadre, elle propose de commencer par prendre le temps d’écouter son enfant, de valider son ressenti et de comprendre comment celui-ci vit ce qu’il raconte avant d’agir.
Ensuite, Diane Huppert défend la nécessaire alliance éducative entre les adultes. 

La question du changement d’école 

« C’est compliqué pour un parent de répondre à une situation qui se passe à l’école. Celle-ci doit être résolue en son sein. Le parent doit se référer à l’adulte professionnel, que ce soit l’éducateur, l’éducatrice, l’enseignant·e ou la direction, qui a pour mission de prendre en compte tout phénomène de violence dans l’établissement et d’intervenir le cas échéant. Il doit pouvoir lui confier la problématique et dialoguer sereinement. Car, finalement, symboliquement, la violence des enfants se rejoue toujours au niveau des adultes lors de désaccords. L’enfant doit pouvoir observer des adultes qui sont capables de discuter entre eux, car cela fait écho à sa propre situation dans la cour de récréation. Il doit intégrer le fait qu’on peut accepter le conflit et la diversité de points de vue, mais que cela doit passer par la parole, de manière civilisée. Il nous paraît donc impensable de soutenir le fait que le parent encourage l’enfant à devenir violent. »

Enfin, pour ce qui est du changement d’école, Diane Huppert se montre plus réservée. « Ce n’est pas souvent une bonne solution, cela peut même en constituer une mauvaise. Les difficultés subies dans l’établissement sont parfois générées par l’enfant lui-même. Cela pourrait donc se reproduire dans n’importe quel environnement. Il vaut mieux l’encourager à améliorer lui-même la situation, comprendre son fonctionnement, en se faisant parfois soutenir par le PMS ou les médiateurs et médiatrices scolaires, plutôt que de reporter la difficulté en le changeant d’endroit ».

Les suggestions récoltées proviennent d’une professionnelle en la matière. Ceci dit, et Diane Huppert en est consciente, chaque situation est spéciale et individuelle. Elle amène à des choix importants, compliqués et forcément différents pour les parents en fonction de leur enfant. Il n’existe donc pas de réponse toute faite. Les réactions de nos deux mamans, assorties d’issues positives, en sont d’ailleurs la preuve.

Alix Dehin

La question 

Plus de surveillant·e·s dans la cour de récré ?

Parallèlement à cela, une question qui mériterait d’être posée demeure celle de la présence et de la disponibilité des surveillant·e·s dans la cour de récréation des écoles primaires.
Les deux témoignages de cet article montrent que les éducateurs et éducatrices ont un rôle à jouer par rapport à l’agressivité subie par les deux enfants. Aucun n’était disponible pour répondre à leur requête. À ce propos, le décret du 13 juillet 1998 portant sur l’organisation de l'enseignement maternel et primaire ordinaire interpelle. Dans son chapitre IV, il y est stipulé que seul·e·s les professeur·e·s sont tenu·e·s de faire des périodes de surveillance, lesquelles sont le fruit d’un subtil calcul.
Face à cela, certaines écoles engagent des surveillant·e·s supplémentaires pour les temps de pause, mais elles doivent le faire sur fonds propres. Le nombre d’éducateurs et d’éducatrices présent·e·s dans la cour de récréation par rapport au nombre d’élèves n’est donc pas réglementé. Ne serait-ce pas le moment d’y songer ?