Vie de parent

« Une boule au ventre qui ne me quitte pas, cette peur de ramener le virus à la maison »

Ils sont en première ligne. À leurs risques et périls. Tous les soirs, nous les applaudissons à 20h. À l’heure où le Covid-19 sévit, dans les services d’urgence et de soins intensifs, ces blouses blanches s’activent en portant gants et masques de protection - quand ils en disposent. Adélaïde, qui est aussi maman, est l’une d’entre elles. Portrait.

« Une boule au ventre qui ne me quitte pas, cette peur de ramener le virus à la maison »  - Gettyimages

Adélaïde est maman de Lise et Léo, qui ont 3 et 5 ans. Bien sûr, la question de continuer à travailler s’est posée au sein de son couple. Avec son mari, ils ont pesé le pour et le contre. Un choix compliqué lorsque l’on sait la résonnance que cela peut avoir sur la cellule familiale.

« Oui, au début, je me suis demandé si j’allais continuer à travailler dans ces conditions. Et puis, j’ai pensé à mes collègues, à tous ces patients qui allaient avoir besoin de moi et que je ne pouvais pas laisser tomber. »

« Avec mon compagnon, on a décidé que nos enfants resteraient confinés à la maison, malgré l’option de la garderie à l’école. Nous avons la chance d’avoir notre baby-sitter, qui est aussi la fille d’une collègue, disponible à deux pas de chez nous. Cela fait deux ans qu’elle garde Lise et Léo et ils sont très contents d’être avec elle. Et puis, nous ne sommes pas seuls, d’autres secteurs continuent à aller au front, des garderies s’organisent pour les enfants. Tout ça nous donne aide à garder le cap. »

L’impact du Covid-19 sur sa vie de famille

En quoi le fait d’être exposé en première ligne impacte la vie de famille d’Adélaïde ? La jeune femme se montre pudique et parle dans un premier temps des précautions d’hygiène qu’elle prend pour protéger ses enfants. « Avant de quitter le boulot, je me lave et je me change. Dans la voiture, je souffle un peu pendant le trajet et quand je rentre, je change encore de tenue, je mets du gel hydroalcoolique et je me relave les mains avant d’avoir le moindre contact avec les enfants ».

Et justement, quels sont les contacts avec deux jeunes enfants de 3 et 5 ans ? Depuis l’arrivée du Covid-19 dans son unité de soins, la jeune maman ne fait plus de bisous à ses enfants. « On a instauré ça de la façon la plus légère qui soit. Ils sont encore petits, on a proposé un jeu pour trouver des alternatives aux bisous et jusqu’ici ça fonctionne ». Le virus a donné une autre dimension à la tendresse. L’affection se manifeste autrement dans ce foyer sprimontois.

Ce qui la fait tenir et ce qu’elle craint

Ce qui l’aide à garder la tête froide, c’est de savoir que, pour l’instant, les deux sphères - familiale et professionnelle - cohabitent sans interférer l’une sur l’autre. Ses enfants vont bien, confinés et gardés par une personne de confiance.

« Quand je rentre du boulot, j’essaye d’être minutieuse sur les gestes d’hygiène, puis je déconnecte. Mais il y a une boule au ventre qui ne me quitte pas, c’est cette peur de ramener le virus à la maison. Mon autre grande peur, c’est de voir un jour un ou une collègue dans un lit. Mais tant que je suis préservée, je tiendrais bon. »

Cette « force tranquille » téléphone aussi chaque jour à sa famille pour prendre des nouvelles et se rassurer. C’est à cela qu’Adélaïde carbure pour se donner chaque jour la force et le courage de repartir au front. La jeune femme est aussi fort touchée par les marques de soutien.

« Chaque jour, je reçois des propositions d’aide pour faire les courses ou préparer des repas. Quand je suis chez moi, j’entends les applaudissements à 20h et cela me fait chaud au cœur. Continuez vos messages d’encouragement. Les notes d’humour font aussi du bien ». Elle termine en disant merci. Merci, ce petit mot magique de cinq lettres qu’elle et sa profession méritent mille fois.

Clémentine Rasquin

Sa vie aux soins intensifs

C’est sur les hauteurs de Liège, à la Citadelle, qu’Adélaïde, 35 ans, travaille. Les situations d’urgence, cette infirmière SIAMU les connaît bien. Depuis treize ans, elle a choisi d’en faire son métier. Aujourd’hui, dans le service des soins intensifs de la Citadelle, elle officie à temps plein.

Depuis quelques semaines, avec l’épidémie du Covid-19, la donne a changé, le stress est monté de dix crans. « Bien sûr, il y a plus de stress. Mais au fil des semaines, on y voit plus clair. On a des protocoles avec les précautions à prendre et on sait quoi faire et comment le faire. Tous les patients hospitalisés dans le service ont le Covid. Cela aide à être systématique. Les soins restent les mêmes qu’en temps normal, faire les toilettes, donner des traitements, prendre les paramètres ».

« Il n’y a plus de train-train quotidien »

Ce qui change surtout pour ces équipes qui combattent le Covid-19, c’est de devoir penser à tout, tout le temps. « Chaque patient est en isolement, nous sommes obligés d’anticiper toutes les choses auxquelles nous allons avoir besoin, un pansement, une seringue, de quoi dicter ses paramètres. Puis, il y a la combinaison complète avec le masque, les lunettes, la charlotte, le tablier. Une combinaison qui doit être changée pour chaque patient ». Ces précautions imposent un degré de concentration intense. La logistique et la coordination avec les autres services, toute l’organisation est millimétrée.  

Pour gérer le Covid-19, l’équipe a aussi renforcé ses troupes. D’anciennes collègues de réanimation sont venues prêter main forte.

L’absence de visite manque aussi au personnel soignant

Quand je lui demande ce qui l’affecte le plus, Adélaïde répond tout de go : les visites. « C’est dur de fonctionner sans les visites. Et surtout de penser à tous ces amis, ces familles, qui ne peuvent pas être au chevet de leurs malades. Leur présence nous manque aussi terriblement. Cela fait partie intégrante de notre métier ce contact triangulaire soignant-soigné-famille. Ça fait un vide de fonctionner sans les proches ».

Si elle devait faire passer un message à toutes les familles qui ont un proche infecté par le Covid-19, Adélaïde leur dirait ceci : « On est là. Nous prenons soin de nos patients, on ne les laisse pas tomber. Ce n’est pas parce qu’ils sont inconscients qu’on ne leur parle pas. On leur explique toujours les gestes que l’on pose, on prend le temps de parler, on commente la météo pendant les toilettes ».