Une école flamande, la priorité
de Fatima

Un e-mail nous avait détaillé le combat de cette femme pour assurer la scolarité de ses quatre enfants face aux restrictions gouvernementales. L’occasion de rencontrer une de ces nombreuses lutteuses du quotidien.

Une école flamande, la priorité de Fatima - Bea Uhart

Nous nous présentons chez Fatima Yacoub, 43 ans, à quelques jours de la rentrée. Nous sommes devant une jolie maison bruxelloise, attenante à une des impasses typiques de la rue de Flandre. Quartier Dansaert. Pas côté bobo Bourse, mais plutôt côté canal.

Meknès-Bruxelles : aller simple

Fatima Yacoub est arrivée à Bruxelles après son mariage. À 21 ans. « Je suis originaire de Meknès, au centre du Maroc. Mes parents n’avaient rien, même pas un bout de terre. Nous vivions dans une ferme qui appartenait à des Français. Ma mère refusait que ses enfants aillent travailler dans les champs. Pour elle, l’enseignement allait améliorer le futur de ses enfants. Elle a donc décidé de prendre la place de mon grand frère et de ma grande sœur qui devaient travailler dans les vignes et avec le bétail. Nous étions dans les années 1960 et mes frères et sœurs ont été les premiers à se rendre à l’école, où ils allaient à pied en marchant cinq à six kilomètres. Le soir, elle tissait des tapis berbères, leur vente permettait d’acheter des fournitures scolaires. Elle a été fort critiquée par mon père, mais aussi par les autres femmes qui n’avaient pas la même vision qu’elle. »
Cette détermination maternelle, Fatima va en hériter. Pour elle-même, d’abord, puisqu’elle va suivre ses frères et sœurs sur le chemin de l’école. Jusqu’à entamer des études universitaires de physique-chimie, qu’elle interrompra après un an, à la suite de son mariage. « Ce qui explique que j’ai une façon de penser, de vivre, européenne, citadine ». Pour ses quatre enfants ensuite, quand il s’agira de leur trouver une école. Voile fuchsia, fines lunettes qui lui donnent un petit air intellectuel, regard franc et sourire généreux, Fatima est une battante. On sent qu’elle est déterminée quand il le faut.

En bus vers l’école de ses rêves

Ses trois filles nous rejoignent à la grande table familiale du living. Trois filles nées après l’aîné, 17 ans, absent, car au cours de natation. Quatre jeunes adolescents qui fréquentent une école flamande. Par choix. Car le mari de Fatima, après avoir été chauffeur de taxi, a connu quatre ans de chômage.
Fatima l’encourage à suivre une formation de frigoriste-climatiseur. Lui qui a arrêté ses études en secondaires hésite, s’interroge sur ses capacités, mais sa femme le rassure, promet de l’aider. Et il obtient son diplôme.
« C’est lui qui a installé le chauffage et rénové la plomberie de la maison. Aujourd’hui, mon mari travaille pour Atrium, l’organisme chargé du développement commercial et économique de Bruxelles. Mais, à l’époque, chaque fois qu’il cherchait du travail, la langue était un handicap, malgré son diplôme. »
C’est la raison pour laquelle le couple décide que leurs enfants seront bilingues et iront dans une école néerlandophone. Dans leur rue, se trouve un établissement scolaire. Flamand. Mais… car il y aura un mais : « Cela a été compliqué de les inscrire. Il y avait des listes d’attente. Je ne comprenais pas le système. Ils veulent que nos enfants apprennent le flamand, mais nos enfants n’y ont pas accès. Pourquoi nous mettent-ils dans des écoles ‘poubelles’ (Avec guillemets, insiste-t-elle) ? Mes enfants sont d’abord allés dans une école à Molenbeek, mais c’était catastrophique. Seul l’enseignant parlait le néerlandais. C’était une école-ghetto. Il n’y avait que des étrangers. Il faudrait au minimum 50-50. »
« À la fin, poursuit Fatima, je me suis dit : ça suffit ! Je suis partie les inscrire en Flandre, à 15 km de Bruxelles, dans une école fréquentée à 100 % par des Flamands. Il faut fréquenter des néerlandophones pour apprendre convenablement leur langue. »
Pendant une année, elle a cherché une école, en prenant les transports en commun. « Je descendais du bus là où des élèves descendaient et je les suivais jusqu’à leur école. J’entrais, j’observais les locaux, les environs, je regardais comment les enfants se comportaient à la récréation, si on mélangeait les primaires et les secondaires. Je voulais être sûre de mon choix. J’ai trouvé ce que je cherchais à Lennik, dans la direction de Ninove : une petite école, avec une classe par année, seize enfants par classe. Une école familiale, sans trop de bousculades. Au début, ça a été dur, car ils nous parlaient en néerlandais. Mais je n’ai jamais baissé les bras. J’ai même suivi des cours de néerlandais. Je vais à toutes les réunions de parents. Ils ne parlent que néerlandais avec nous, mais je peux répondre en français. C’est prévu par la loi. »

Un combat de femmes

Fatima ne s’est pas confinée dans son intérieur bruxellois, ni centrée uniquement sur l’éducation de ses enfants. Trois matinées par semaine, elle travaille bénévolement pour une association flamande qui défend les femmes, l’asbl Camelia. Elle y donne des cours d’alphabétisation, prodigue des conseils sur l’accès à l’école, apporte une aide administrative, explique les lois de notre pays. Sa manière à elle d’aider ces femmes à s’intégrer ? « Je n’aime pas le mot ‘intégrer’. Intégrer voudrait dire qu’elles ne sont pas civilisées. Beaucoup de ces femmes viennent d’Afrique, d’Asie et ont leur propre culture. »
Ce combat pour les femmes et un accès à l’enseignement, Fatima le mène également aux côtés du PTB (Parti des Travailleurs de Belgique), lequel fait notamment campagne pour des écoles bilingues à Bruxelles et pour une réelle gratuité de l’enseignement.

Un salon, école de devoirs

Fatima s’inquiète des mesures prises par le gouvernement à propos de la prime de rentrée et des allocations familiales. « Mes enfants participent à plusieurs activités en dehors de l’école. J’essaie d’économiser de l’argent pour qu’ils puissent participer aux voyages scolaires. Ils font du théâtre, en néerlandais, à l’Académie Peter Benoit à Lennik et de la natation à Laeken. »
Sa fille aînée redescend de sa chambre et nous montre le DVD d’un film dans lequel elle a joué, en néerlandais : Prins Paard, le cheval princier de Lennik, un film futuriste sur la crise, qui encourage à travailler ensemble.
« L’extrascolaire, c’est important pour les enfants, poursuit Fatima. Le théâtre, par exemple, apprend à s’exprimer. Je les pousse à faire des activités pour leur développement personnel, même si c’est un budget important. Avec ce que l’on gagne, on doit faire plus d’efforts. Nous n’avons pas droit à des bourses d’études, parce que nous sommes propriétaires de notre maison et que le revenu cadastral est trop élevé. Tout le monde met la main à la pâte pour économiser le gaz et l’électricité. L’université, ce sera aussi un problème mais on verra au cas par cas. »
Son fils rêve d’aller à l’université de Gand pour suivre des études de robotique médicale, la suivante voudrait devenir professeure de français. Et elle, n’a-t-elle pas envie de reprendre ses études ? « L’envie est là, les capacités aussi, mais les enfants passent d’abord. Mes études me permettent d’apporter un soutien à mes enfants dans le suivi de leur scolarité. Ce living est la pièce où mes enfants font leurs devoirs et étudient. Mes filles se mettent à la grande table blanche, le garçon travaille sur celle du salon. On mange, on débarrasse, on étudie. Je veux être à leurs côtés. »

Michel Torrekens

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