Vie de parent

Une famille accueillante,
riche d’émotions et de valeurs

C’est une BD au thème singulier qui nous parle au Ligueur : celui des familles d’accueil. C’est surtout un album qui regorge d’émotions et de couleurs, d’amour (souvent) et de colère (parfois). C’est enfin le travail d’une jeune auteure qui s’est plongée dans l’histoire de sa tribu pour faire œuvre utile. À destination d’elle-même. À destination des autres.

Une famille accueillante, riche d’émotions et de valeurs

Billie étudie à Bruxelles. Un jour, elle reçoit un coup de téléphone de sa maman qui lui annonce qu’une de ses petites sœurs « d’accueil » est repartie chez sa mère biologique. Étonnement. Tristesse. Incompréhension. Billie qui se perd dans ses études prend le train pour retrouver sa famille. Elle est prise d’un sentiment d’urgence. Elle doit rejoindre ces « personnes si importantes » pour elle ; ses parents, ses cinq frères et sœurs.

Billie, c’est Tiffanie, l’auteure. Enfin presque, dans l’intro de son livre, elle écrit : « Cette histoire est vraie et n’est pas vraie. J’ai inventé tous les événements que vous allez suivre mais je n’ai rien inventé de toutes les émotions que j’ai pu ressentir. Ce qui est vrai, c’est qu’on est une famille d’accueil en Belgique. Ce qui est vrai c’est que c’est super, mais qu’on est très mal soutenus et encadrés. Et surtout, ce qui est vrai, c’est que je les aime tous et j’espère que ça se verra. »

Cette introduction et les pages qui ont suivi nous ont incité à prendre contact avec Tiffanie Vande Ghinste. Le livre, lu d’une traite, nous a donné l’impression d’une joyeuse et forte leçon de vie. Une oeuvre forte, dense et qui sonne juste.   

Ce petit mot au début de la BD laisse planer un doute : fiction ou pas fiction ?

En fait, ma famille est vraiment famille d’accueil. On est vraiment une famille nombreuse. Comme dans le livre. Et je suis vraiment l’ainée de cette tribu. Toutes les émotions que j’ai essayé de transmettre dans ma BD sont des choses que j’ai ressenties, mais pour protéger ma famille et surtout protéger mes sœurs. J’ai changé les noms, modifié un peu la structure de la famille. Ce n’est pas une histoire facile, donc j’avais envie de les protéger un minimum. Mais néanmoins, cela reste assez proche de la réalité.

Une réalité qui prend la forme d’un combat permanent, celui de garder Soledad au sein de cette famille d’accueil.

Pourquoi mes parents se sont battus pour la garder ? Parce qu’elle s’épanouissait dans sa famille d’accueil. Si ça n’avait vraiment pas collé, si ça ne lui avait pas fait du bien, forcément la séparation aurait été moins dure. Mais, là, clairement, ces allers et retours de la justice n’étaient pas bons pour cette enfant qui avait besoin de bases solides, de repères. Cela a été très dur pour eux. Ils ont subi ces décisions de justice sans être vraiment soutenus ou entourés. Bien au contraire.

Vous replonger dans cette histoire vous a demandé un gros investissement personnel ?

Çela a été très dur pour moi parce que j’ai dû aller chercher à l’intérieur de moi pas mal d’émotions très fortes. Il fallait que je les comprenne pour pouvoir les raconter. Cela a demandé de l’énergie, de la force. En même temps, je trouvais important de parler de ce vécu par le biais de l’émotion, pour le faire vivre de l’intérieur. Si j’avais fait une BD pour simplement expliquer ce qu’était une famille d’accueil, cela n’aurait pas été intéressant. Le point de vue émotionnel, pour moi, était important. Même si ça été difficile à sortir.

Qu’est-ce que ce travail vous a apporté, personnellement ?

Cela m’a aidé à prendre du recul, à mieux comprendre certaines choses. Avant d’écrire cette BD, j’étais dans un état mêlé de colère et d’impuissance. Le fait d’écrire cette BD m’a permis de ne plus être en colère. En tout cas, pour le moment. J’ai pu faire quelque chose de concret à partir de cette expérience. Cela a beaucoup de sens pour moi.

Votre famille a participé à l’élaboration de l’album ?

Je leur ai proposé. Je voulais leur en offrir la possibilité. Mais ils ont tous voulu que je fasse cet album seule. Là, il y a deux semaines, ils l’ont découvert pour la première fois. Il y a eu beaucoup d’émotions. Ils m’ont fait un retour très positif, surtout mes parents. Il faut dire qu’ils sont fort au centre du récit, il y a leur solitude face à la situation traversée, le manque de soutien auquel ils ont été confrontés. C’est d’ailleurs ce qui a frappé nos proches qui ont lu l’album. Ils se sont rendus compte de ce que mes parents avaient dû traverser, ils ont exprimé cela à mon père, à ma mère. Je crois que ça leur a fait du bien.

Aujourd’hui, je me rends compte qu’il y a des choses dont je n’ai pas parlé. Comme par exemple de cette puéricultrice qui avait pris, très tôt, mon autre petite sœur d’accueil sous son aile. Ça l’a vraiment aidée, ça l’a sauvée. Voilà le genre d’éléments que je n’ai pas raconté et auquel je pense aujourd’hui.

Dans le déroulé du livre, vous vous posez à un moment pour bien expliquer ce qu’est une famille d’accueil.

À chaque fois que je disais que j’avais des sœurs en famille d’accueil chez moi, je devais expliquer ce que c’était. C’est vraiment très méconnu. Et pourtant plein d’enfants auraient besoin d’être dans de telles familles qui sont malheureusement souvent trop peu considérées. Dans le livre, j’ai voulu montrer les difficultés auxquelles celles-ci sont confrontées. Parfois de façon un peu caricaturale, en forçant le trait. Mais c’était nécessaire de souligner ces décisions qui peuvent se prendre au niveau de la justice alors que parfois elles vont à l’encontre du bien-être de l’enfant.

Ce livre, à vous entendre, est un livre qu’on pourrait qualifier d’utile. Il vous a délivré d’une certaine colère. Il aussi un petit côté pédagogique, même si cela se fait par le prisme de l’émotion.

Il y a quelque chose de cet ordre-là, oui. J’aimerais que les gens comprennent que des familles d’accueil se retrouvent en difficulté à cause de décisions parfois incompréhensibles.  Et pour ces familles-là, j’espère que ce livre pourra être un soutien.

Un mot sur le dessin, qui colle parfaitement à l’histoire.

J’adapte mon dessin en fonction de l’histoire que je veux raconter. Dryades, ma première BD, était en noir et blanc. Ici, j’ai complètement changé de style. Cet ouvrage est aussi une ode à la nature, je voulais donc que ce soit coloré et vivant pour rendre l’aspect « famille nombreuse ». Ça bouge dans tous les sens, ça crie. Je voulais donc un trait tout en mouvement coloré.

Au final, les retours, au-delà de la famille, sont aussi positifs.

Les personnes qui ont lu le livre me parlent beaucoup des émotions ressenties. J’ai l’impression que le message est bien passé. J’ai aussi bénéficié d’une très belle chronique de Thierry Bellefroid, un matin, sur la RTBF. Bref, c’est bien accueilli. Je suis contente.

 

« Déracinée : Soledad et sa famille d’accueil » par Tiffanie Vande Ghinste aux éditions « La boîte à bulles »

Propos recueillis par Thierry Dupièreux

L’auteure dans ses propres mots

Je suis originaire d’Hennuyères près de Braine-Le-Comte. Depuis que je suis toute petite, je suis passionnée de BD, j’ai toujours écrit des histoires. Cela m’a semblé logique de suivre des études de BD à Saint Luc à Bruxelles. Cela a été super, j’ai rencontré plein de gens. Puis, je suis devenue librairie, parce que je ne me sentais pas prête à faire du dessin mon métier, je ne me considérais pas comme légitime. J’ai été libraire chez Filigranes pendant 8 ans. Sur cette période, j’ai écrit ma première BD qui s’appelle Dryades. Elle est sortie en 2018. A ce moment-là, j’ai décidé d’arrêter d’être libraire et je me suis lancée à plein temps comme auteure de BD. Je viens de sortir mon deuxième album, « Déracinée ».

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► Cet article a été réalisé par des étudiant.e.s en Master 2 de la section Presse / Info de l'Ihecs, école de journalisme à Bruxelles. Dans le cadre du cours de "journalisme vivant", ces étudiant.e.s ont brossé les portraits de personnes dont le quotidien se décline au service des autres sur fond de crise sanitaire...