Une maman « blouse blanche » témoigne

« On dirait que t’es fâchée ! ». Pas toujours facile de revenir l’esprit serein à la maison quand on est une « blouse blanche ». Dans le cadre du cinquième mardi de grogne et d’actions des blouses blanches, nous avons voulu prendre le pouls d’une maman qui travaille dans les soins de santé. Pour évoquer son quotidien. Pour nous faire part de ses griefs, de ses espoirs.

Une maman « blouse blanche » témoigne

Aissatou a 42 ans. Les maisons de repos ? Elle connaît ! Depuis 2012, elle travaille dans l’une d’entre elles. En tant qu’aide-soignante. Aissatou est une « blouse blanche », mais aussi une « maman ». Une maman qui vit toute seule avec son fils qui va sur ses 12 ans. Faites le compte, quand Aissatou a débuté son job, son petit avait 5 ans. C'est là qu'une vocation se transforme en vraie galère pour une famille monoparentale.

« Dans mon travail, ce sont les horaires de matin et du soir qui sont difficilement compatibles avec la vie de famille. Le matin, on se lève à 6h28. À cette heure-là, pas de garderie à l’école. Il faut se débrouiller. Mon problème, c’est que ma famille n’habite pas ici. Pas de mère, de père, de sœur, de tante pour vous dépanner. Je dois m’arranger avec des copines. Je dépose mon fils la veille chez elle. Pour ça, il faut trouver des personnes de confiance qui sont disponibles ». Quand il était petit, il allait dormir chez son « parrain de cœur » qui venait le chercher et allait le conduire à l’école. « J’allais le rechercher le soir. Il y a des jours où je pleurais toute seule, à la maison, devant tant de difficultés ».

« Mon fils se tracasse pour moi »

Aissatou avoue avoir l’impression de « rater des jours » de la vie de son fils. Pourtant, elle preste un temps partiel, ce qui lui permet de se consacrer un peu plus à son enfant, en dehors du rythme difficile d’aide-soignante. « J’ai l’impression qu’il ne garde pas beaucoup de souvenirs de cette situation quand il était plus petit. Mais là, aujourd’hui, il commente ce qu’il voit. Il me dit que je suis nerveuse le soir. Que je n’ai pas envie de parler ». C’est qu’Aissatou est aussi déléguée syndicale et que parfois le boulot s’invite à la maison, par un coup de téléphone ou un coup de gueule. « Il se tracasse pour moi ».

Mais ces horaires en maison de repos on ne peut rien y faire, non ? « Il faut être plus inventif, peut-être. Aujourd’hui, en maison de repos, on impose aux personnes âgées des horaires stricts, matinaux, comme si elles étaient toujours actives. Peut-être que si chacun vivait à son rythme cela serait plus fluide, plus naturel. Cela demanderait plus de personnel, peut-être, mais le bien-être serait plus grand. En hôpital, je comprends qu’il faut des équipes très matinales, il y a des opérations et des interventions urgentes qui se déroulent la nuit et pour lesquelles il faut un suivi. Mais en maison de repos… »

La boule au ventre

Manque de personnel. Cela revient souvent dans le discours des blouses blanches. Manque de moyens aussi. « J’ai senti une dégradation des conditions de travail. On a intérêt à être passionné·e par son boulot pour ne pas craquer. Il y a des jours où je rentre frustrée à la maison. Il y a des choses que j’aurais voulu faire et que je n’ai pas pu faire. Au début, je prenais sur mes pauses, mais à la longue, ce n’est pas tenable ».

Face à cette situation, les blouses blanches se tournent vers le politique. Aissatou, elle, ne demande pas grand-chose. Du moins, dans un premier temps. Ce qu’elle veut avant tout, c’est de l’écoute. « Je voudrais qu’ils viennent passer une journée dans une maison de repos. Voir que nous ne sommes pas animés par des caprices. Voir qu’à certains moments, pressé·e·s par le temps, nous avons peur de faire des erreurs, de faire de la maltraitance sans nous en rendre compte, par manque de temps à consacrer ».

Ce qui inquiète Aissatou, c’est la qualité de service qui se détériore. « On se bat, on fait des réunions, ça ne change pas. On se dit aussi que plus tard, on sera vieux, qu’on sera aussi, peut-être dans des maisons de repos où on ne s’occupera pas de nous. Vous savez, aujourd’hui, on n’ose pas s’asseoir pour discuter avec un patient, cinq ou dix minutes. Pourtant, les gens, ils ont besoin de ça, d’écoute. Plus peut-être que de d’autres 'actes techniques'. Il y a des jours où je rentre à la maison avec une boule au ventre. Et mon fils ressent cela ».  

Thierry Dupièreux