9/11 ans

Une tablette dans la hotte de saint Nicolas ?

Que les fabricants de jouets tremblent : cette année, saint Nicolas et son baudet risquent de troquer quelques poupées ou figurines stars contre une avalanche de pavés tactiles. Est-ce que l’on doit céder au phénomène ? Et les tablettes pour enfant, alors ? Si on cède, comment bien cadrer son usage pour éviter les débordements ? Un article à scroller du bout des doigts.

Une tablette dans la hotte de saint Nicolas ?

Avant toute chose, que les anti-tablettes déposent banderoles et mégaphones : il est évidemment hors de question de faire la promotion du pavé tactile dans nos bonnes feuilles. Et encore moins pour les minots. Le jour ou le scribouillard que je suis a vu un petit de 5 ans tenter d’agrandir une photo de magazine papier avec ses doigts, mon cœur s’est mis à saigner ! Cependant, le monde tourne et une horde de fins stratèges du marketing soufflent dessus pour qu’il aille toujours plus vite. Alors tablette dans la chaussette le 6 décembre, ou quoi ?

Ceci n’est pas un jouet

Une tablette numérique pour adulte comme cadeau à un enfant. Bonne idée ? Elle n’est évidemment pas conçue pour ça à la base, mais s’adapte de plus en plus à nos petits geeks. Ou alors, ils se sont aboutés à elle… Mieux vaut ne pas savoir.
Nathalie, dont la petite de 8 ans ne rêve que de la sacro-sainte crêpe high tech pour grand, ne retient qu’un seul argument : celui des devoirs. « J’ai mené mon enquête et certaines marques proposent des manuels scolaires multimédia, des jeux pédagogiques, des outils de lecture pas trop mal, que l’on ne trouve pas dans la tablette pour enfant. »
C’est avec ce discours que les fabricants de pads écoulent leurs stocks dans les foyers outre-Atlantique. Mais quel jeune s’en sert pour travailler ? Votre enfant geindrait-il pour un outil pédagogique ? Un doute plane.
Au moment de son achat, il est important de bien garder en tête que cette technologie compulsive engendre des problèmes de socialisation chez les plus jeunes. Elle peut même isoler à l’âge où ils sont censés interagir en meute. Les défenseurs acharnés objecteront l’argument de la créativité. Là ou les adversaires penseront que ces engins phagocytent l'imagination avec leurs applications rigides qui limitent la réalité et les choix, au moment où la pensée pure et magique est sans limites. Ces arguments sont-ils propres à ce genre d’engin ou doit-on les élargir à l’écran de manière générale ? Nous verrons un peu plus loin ce que les spécialistes pensent des versions cadettes, conçues pour les plus petits.
Finalement le débat est mené de la même façon que dans les années 1980 avec l’ordinateur, puis que dans l’ère 1990 avec l’avènement des jeux vidéo. Déjà ces merveilles technologiques différaient du « bête » petit cadeau pour enfants. Anouck Thibaut, voisine de bureau et grande spécialiste du monde moderne de jeux pour enfants, avertit : « Il faut bien réfléchir à cet achat car il faudra forcément en limiter l’usage. Partant de là, quel est l’intérêt d’offrir aux plus jeunes un cadeau dont ils pourront se servir maximum deux heures par jour. Confier une telle technologie à son petit, c'est prendre un engagement en tant que parents ». Libre à chacun de faire un choix. Pour l’heure, ne paniquons point les quelques-uns qui ont déjà envoyé une lettre à saint Nic’, avec accusé de réception, et allons faire un tour du côté des modèles juniors.

Une tablette pour enfants ?

L’outil pour bambin présente pas mal d’avantages. Même s’il faut reconnaître que ces babioles s'apparentent plus à des joujoux aux capacités encore (trop) limitées : interface fermée, peu d’applications, peu de programmes à moins d’y mettre le prix. Certaines, plus smarts, sont dotées d’un système de contrôle parental qui permet de fixer un quota d'utilisation, et même de distinguer le temps consacré à chaque type d'activité. La plupart des modèles n’ont pas de Wifi, ce qui signifie pas de connexion internet. Véritable avantage pour les parents anxieux, moins pour les grands enfants. Autre atout : pas besoin d’en sécuriser l’usage, soit une tranquillité non négligeable.
Et ce n’est pas si accessoire que ça. Surtout lorsque l’on observe certains faits d’actualité très récents, notamment celui ou un gamin a dépensé plus de 37 000 euros dans un jeu en ligne. Son père avait oublié de dissocier sa carte de crédit de certaines applications. Attention, donc, à bien verrouiller les achats intégrés, sans quoi votre progéniture risque de dépenser beaucoup d'argent réel dans des achats surréalistes !
Autre mise en garde : les débordements. « Les parents laissent plus facilement l'enfant utiliser son pavé numérique quand il le désire. Comme l'appareil semble sans danger, on le surveille moins. Ce qui n’exclut pas certains problèmes, comme celui de la dépendance aux écrans », signale Pascal Minotte, psychologue à l'Institut wallon pour la Santé Mentale (IWSM). L'académie américaine de pédiatrie recommande de ne pas exposer les enfants de moins de 2 ans aux écrans, et de limiter à deux heures par jour l'exposition pour les scolaires. Elle recommande aussi fortement d'interdire toute présence d'écrans dans les chambres.

Bien vivre avec ce nouveau membre de la famille

Moyennant une poignée de dollars de l’heure, des petites mains, loin là-bas, ont déjà fourni le vénérable barbu. Plus possible de faire machine arrière. Un deal se prépare. Spéculoos, carotte et verre de lait contre bijou numérique.
Le jour J, les préados jubilent en déballant le cadeau. Que fait-on maintenant ? Et comment dit-on à Junior de ne pas en abuser… alors que l’on a soi-même un smartphone greffé dans la main. Il est peut-être temps d’enseigner le principe d’autorégulation nous dit Pascal Minotte.
« Il ne semble pas vain d'informer l'enfant en amont sur le temps pendant lequel il pourra utiliser la tablette. On peut lui dire, par exemple : 'Tu as droit à trente minutes par jour. Est-ce que tu préfères les utiliser maintenant ou plus tard ?'. Cela l'incite à faire un choix, à adopter une attitude mesurée et donc à faire preuve d’autonomie. »
On évite de sur-stimuler les plus jeunes via des applications inadaptées à leur âge. Certains parents se disent par exemple qu’ils pourront apprendre à lire et à écrire à leur rejeton avant même que celui-ci ne rentre en primaire. Grace au tactile, c’est trop facile ! « Attention, la tablette numérique est intéressante pour valider les acquis, pas pour les anticiper. Des applications non adaptées à l’âge du petit peuvent le mettre en situation d’échec », met en garde Pascal Minotte. Conseil du spécialiste : il est très important d’accompagner l’usage de son enfant et de jouer avec lui.
« S’amuser ensemble reste fondamental », insiste t-il. Il est même possible de transformer l’usage du pavé en un jeu pour toute la famille. C’est ce que fait Daniel, père de deux préados de 11 et 13 ans. « J’ai appris à mes enfants à jouer aux échecs sur la tablette familiale. Du coup, le week-end, j’arbitre les rencontres. Je me mesure au gagnant. Ils sont devenus très forts. Pourquoi pas sur un vrai échiquier ? Ça ne les amusait pas du tout ! »
Alors tenté, pas tenté ? Quoi qu’il en soit, il vaut mieux se renseigner sur ces outils numériques. Ce genre d’achat ne peut se faire à la légère. Il nécessite d'investir du temps pour choisir, tester, puis explorer les possibilités avec les jeunes pousses. Et si jamais nous avons découragé (à notre insu, bien sûr) quelques lecteurs et qu’ils ne savent plus vers quoi se tourner, qu’ils poursuivent la lecture de ce numéro spécial. Ils ne seront pas à cours d’idées. Promis. La suite des opérations, c’est pour la pomme de saint Nicolas.

Yves-Marie Vilain-Lepage

Notre sélection

Nous retenons deux modèles qui sortent du lot. Il faut compter entre 80 et 160 €. Ils conviennent à des enfants entre 3 et 9 ans, pas au-delà.
► Leapad 2 : dernier-né de la maison Leapfrog, cette petite tablette adaptée aux plus jeunes pour sa robustesse, ses appareils photos et vidéos et son intuitivité.
Les + : six applications incluses, une bibliothèque de seize jeux vendus séparément (pour une vingtaine d'euros) et de nombreux programmes disponibles sur l'App Center.

► Storio 3S de VTech : la version 2014 de l’écurie VTech nous semble la plus aboutie dans son domaine, avec son design antichoc et son ergonomie pensée pour les petites mains. Pour les plus patients, le modèle Storio Max avec un grand écran devrait sortir fin novembre.
Les + : Wifi intégré et sécurisé et dix-huit applications chargées.

Des parents en parlent...

Je n’ai pas le choix et ça me fait enrager

« Je n’ai pas de smartphone et je déteste voir mes amis scotchés à leurs écrans de poche. Mon fils n’était pas du tout branché ordi. Il joue beaucoup dehors et de temps en temps seulement au jeu vidéo chez les autres. Mais après la rentrée, en revenant de l’école, il nous a cassé les pieds pendant des semaines entières pour avoir un de ces bazars high tech, « comme les copains ». Le pire, c’est qu’il s’est mis à bien travailler, puis à débarrasser la table, à ranger sa chambre et à se montrer d’une sagesse exemplaire. Il nous a bien eus ! Du coup, nous avons cédé. La commande est passée auprès de saint Nicolas : une belle tablette entrée de gamme, 1er prix. Pourquoi pas la fameuse à 600 € ? J’ai peur qu’à opter pour les pommes, nous passions pour des poires ! »
Murielle, mère de Noé, 10 ans

Et puis quoi encore ?

« Acheter un cadeau à plus de 500 € à un enfant. Mais on rêve ? C’est le prix d’un instrument de musique. Et alors, si demain une étude nous dit qu’une voiture de sport est le jouet favori des petits Américains, nous devrons en acheter à nos gosses ? C’est absolument ridicule ! Mes enfants n’oseraient même pas m’en demander, ils savent très bien que c’est hors de question. En plus, je suis certaine qu’il s’agit d’une mode dont on ne parlera plus dans quelques années. Ça ne leur sert à rien. Pourquoi ne pas leur acheter un agenda électronique, pendant qu’on y est ? »
Tania, 48 ans, mère de Enzo, 11 ans, et Luca, 8 ans