Vinciane soigne les racines
de vos petits

Appelez-les Super ! Tout simplement Super. Quand l’actu déprime, cette rubrique est là pour remonter le moral. Son objectif ? Mettre en scène des héros. Ceux qui rendent l’espoir possible. Il n’existe hélas pas grand-monde pour parler d’eux. Nous leur ouvrons donc largement nos colonnes.

Vinciane soigne les racines de vos petits

Et si l'école servait à réinsuffler la confiance en soi et à mieux vivre en société ? Comment ? En partant des racines de chaque petit... Ouh là, mais quelle drôle d'idée ! C'est pourtant la mission de notre héroïne du jour. Son objectif ? Remettre les enfants en appétit d'apprendre en partant des origines de chacun. On vous raconte le quotidien très chargé de Vinciane Hanquet, initiatrice du projet Racines, qui a décidé d’ancrer un peu de sens dans ce monde parfois instable.

Pour ceux qui nous font l'honneur de la suivre, vous nous accorderez que cette rubrique ne va pas sans son lot de partisans passionnés. Mais si nous nous amusions à décerner une palme, elle irait sans conteste à Vinciane Hanquet qui nous a déroulé ses actions d'un seul souffle. Comme si elle nous racontait une belle histoire nappée - du début à la fin - d'espoir.
Son histoire à elle commence lors de sa première vie. Après une carrière de quarante ans en tant qu’institutrice. Elle se dépeint comme une enseignante de proximité. Déjà à l'époque, elle n'a qu'une ambition : rendre l'enfant acteur de ses apprentissages, considérant que chacun apprend pour devenir quelqu'un et être efficace dans le monde de demain. Elle ne sait pas encore que cette idée de mettre chaque petit en appétit d'apprendre ne va jamais la quitter.

« Quand je serai grand, je serai terroriste »

Durant son parcours d'enseignante, une chose ne cesse de la tarauder : les élèves manquent d'ancrage, de perspectives. Les identités familiales sont souvent troubles. Les liens sont rompus, passés sous silence. Les tabous peuvent être épais. « Tout ça n'aide pas les enfants à apprendre. Les relations dans une même famille s’en trouvent escamotées. Les petits avancent sans racines, sans être conscients de la richesse de leurs origines », rembobine-t-elle. Et si on permettait aux enfants de déposer le poids qu'ils portent quand ils viennent à l'école ? Et si la noble institution permettait d'accueillir leur lourd fardeau intérieur ? Et si on les aidait, tout simplement ?
Ces questions ne vont pas tarder à éclore du terreau de la réalité de terrain. L'enseignante reprend la classe d'une amie. Une classe qu'on catégoriserait volontiers de « difficile ». Vinciane Hanquet y porte un autre regard. « Sur les vingt-neuf enfants qui constituent la classe, je vois vingt-deux élèves dans des situations bancales. C'est là où j'ai décidé de m'appuyer sur l'histoire et les origines de chacun pour développer une solidarité entre tous. Leur permettre de déposer leur mal-être, d'être bien dans le système scolaire et de déblayer le terrain. Avec comme point de départ de ce travail : leur histoire ».
C'est là que le projet Racines prend... racine, justement. C'est là aussi que Vinciane Hanquet décide d'aller plus loin et de créer un support pédagogique pour aider chaque petit à puiser une force dans ses origines. Il faudra que le destin s'en mêle à plusieurs reprises. D’abord, Vinciane Hanquet est obligée de s'arrêter un an pour des raisons de santé. Entre-temps, l'ICHEC PME, organisme de formation continue, a entendu parler de la démarche de notre héroïne et décide alors de promouvoir le projet.
Le projet ? Justement, il se renforce au fur et à mesure des années. Mais c’est un événement tragique qui va le faire décoller. Les attentats mettent Molenbeek sur le devant de la scène internationale. Les yeux sont rivés sur la commune, les politiques se renvoient la balle et on oublie un peu les écoles et les petits élèves chamboulés par cette médiatisation qui cause pas mal de dégâts. La demande d’aide fait mouche. Ce qui popularise le projet de Vinciane Hanquet.
« Ça déclenche des choses très surprenantes chez les élèves. Mais ce dont je me rappellerai toujours, c’est à la fin d’un atelier, ce petit Wahim qui déclare : ‘Bon bah, moi, je serai terroriste quand je serai grand’. Surpris par le fait que notre travail l’ait conduit à ça, on pose des questions. Pourquoi ? Quelles sont les valeurs qui lui plaisent ? Il répond : ‘Le terroriste est courageux, créatif…’. Son prof lui dit d’arrêter de faire le malin comme à son habitude. On ne le lâche pas. ‘Donc, c’est ça que tu veux devenir ? Porter la mort’, demande-ton. Il déroule. On désamorce. Puis, très vite, au fur et à mesure que Wahim déploie son histoire, il trouve une autre place que celle du petit caïd provocateur. »
C’est donc le fondement du projet. Aider les enfants dits difficiles à s’exprimer. Leur apporter une sérénité. Vinciane part du principe que chaque gamin a besoin de cette sérénité. « Les petits sont très souvent victimes des conséquences de l’exil de leurs parents. Même des générations après. Le rôle de l’école, c’est de les décrypter. Donner un bagage aux enfants. Tous, peu importent les horizons, ont besoin de reconnaissance, de combattre le mépris et de sortir du rôle dans lequel tout un ensemble de petits mécanismes insidieux les a placés. C’est là-dessus que fonctionne la méthode de Racines ». Justement, quelle est-elle cette fameuse méthode ?

Dépose le poids que tu portes mon petit

Les enfants partent d'un arbre généalogique. Il est d’abord tiré vers le haut, par ceux qui les élèvent (parents, grands-parents, oncle, tante...). Puis Vinciane Hanquet le retourne pour l'aborder par les racines. « Je demande aux enfants d'expliquer le sens de ce mot à leur manière. Un jour, j'ai justement un petit d'origine afghane qui m'a dessiné son grand-père qu'il n'avait jamais vu. Il l’a représenté magnifiquement dans un costume royal... et il lui ressemblait comme deux gouttes d'eau ».
Une fois le mot « racine » assimilé et personnifié, chacun rentre chez soi avec un petit devoir à accomplir en famille. Le fameux arbre généalogique doit être rempli en meute. S’ensuit une lettre à écrire à un membre de sa famille. Vinciane explique : « C'est là qu'arrivent les gros sujets. 'Papa ne parle plus à maman', par exemple. Alors, avant que toutes ces histoires ne se dévoilent au grand jour, on établit une charte : chacun doit accueillir le déroulé de l'autre sans se moquer, sans juger ».
Toutes ces infos vont être compilées sur une ligne du temps qui s'étend sur quatre générations. Elles se trouvent mises en perspective avec les évènements belges. Par exemple, « À ce moment-là, mon grand-père, il était en pleine guerre d'Algérie ». Les élèves répondent également à des quiz pour bien placer leur histoire dans l’Histoire. C’est là aussi qu’ils se rendent compte que leur papa et leur maman n’ont pas le même vécu. Qu’ils peuvent provenir de villes, de pays, de cultures différentes…
Très vite, les élèves se passionnent. Cette frise historique, elle va d’abord les raconter. De là, on entame un carnet à plusieurs chapitres. Ils racontent leurs récits, demandent de l’aide aux parents, puis aux grands-parents, chacun dans sa langue. Si les aïeux ne sont plus de ce monde, d’autres vont les raconter.
Vinciane explique : « Généralement, ils sont super heureux, puisqu’ils reçoivent des mots très tendres du type ‘Ma très chère Angèle, quel bonheur de te raconter cette partie de ton histoire…’. C’est aussi une façon de communiquer quand ils habitent loin et les parents jouent le jeu. Certains moins que d’autres, évidemment. Il faut les pousser, les mettre en route, ça peut être plus ou moins laborieux. Mais le plus important, c’est qu’aucun enfant ne revienne sans rien ».

« On a pleuré-pleuré-pleuré »

Tiens, les parents, parlons-en. « Évidemment, les parents sont un peu contraints », reconnaît Vinciane égayée. Elle insiste cependant sur le fait que les enfants sont avant tout le point de départ. Tout part de leurs missions. Chaque élève en a sept ou huit en tout. Ce qui compte pour Vinciane, c’est que ce soit aux enfants d’intégrer les parents dans la démarche et pas l’inverse. La seule limite ? Ne jamais être intrusif.
« Après, l’implication des parents est variable. Certains détestent se mettre sous le feu des projecteurs quand d’autres viennent jusqu’à témoigner en classe. Hier, justement, nous avons fait durer les ateliers et dépassé l’heure. Je sors pour m’excuser auprès des parents. Et je vois les visages des parents se transformer quand ils réalisent qui je suis. Certains me disent ‘Alors, c’est vous qui nous faites tant travailler ?’. Et une maman m’a prise à part pour me confier ‘Ah, Madame, on a pleuré-pleuré-pleuré’. Je suis embêtée. Je leur réponds que ce n’était pas du tout le but. Puis ils me coupent en me disant : ‘Ah non, on a pleuré de joie tellement c’était bon de se remémorer tous ces fabuleux souvenirs et de pouvoir les partager tous ensemble’ ».
Notre héroïne le répète et s’appuie là-dessus : ça fait du bien aux familles de parler d’elles. Surtout celles où il existe une certaine forme de pudeur. Seulement, comme c’est l’école qui demande, les parents semblent s’y prêter plus facilement. Ce qui est enthousiasmant avec ce dispositif c’est que chacun dit ce qu’il a envie de dire. D’ailleurs, Vinciane le constate à chaque rencontre.
« Ce qui fait du bien à ces familles, c’est de mettre des tabous dans un contexte sociétal, ça allège le poids de l’histoire. Ce qui est bien la preuve que l’on porte ça. Et que l’on se refile tous ces bagages et qu’au fur et à mesure, ça devient lourd. Trop lourd. Surtout pour les petits ». On ressort de là persuadé de toucher à une recette un peu miracle. Et on ne souhaite qu’une chose : que chaque petit issu de la migration, quelle qu’elle soit, puisse être bien dans ses racines.

 

Yves-Marie Vilain-Lepage

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Intéressé·e·s ?

Nous ne saurions que vous recommander de parler de ce projet dans l’école de votre enfant. Il existe plusieurs formules, ceci s’adresse à tous les enfants dans toutes les écoles francophones. Le tout fonctionne sur deux types de partenariat avec des profs 100 % partants. Soit un accompagnement complet, qui concerne aujourd’hui 38 classes partout en Fédération Wallonie-Bruxelles, soit en partenariat avec le SeGEC, l’enseignement catholique, pour qui Vinciane forme des enseignants et n’intervient que trois à cinq fois par an dans les classes.
Le projet est grandissant puisqu’il se décline en France et au Canada.

► Toutes les infos sur desracinespourgrandir.comEt pour toute question, vous pouvez même écrire à hanquet.vinciane@gmail.com

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