9/11 ans

Violence : une cour de récré magique à Couvin

Paradis pour les uns, enfer pour les autres : la cour de récréation ne laisse aucun enfant indifférent. Un espace indispensable pour souffler, se défouler et qui aide aussi à grandir. Mais qui trop souvent génère de la violence, voire du harcèlement. Reportage à l’école fondamentale Saint-Joseph (Couvin) où un projet haut en couleur permet aux élèves d’être mieux dans leurs baskets, dans la cour comme en classe.

Violence : une cour de récré magique à Couvin - © D. R.

On a tous eu un jour ce sentiment en poussant la grille de la cour d’école de son gamin : l’impression de pénétrer dans une ruche qui jamais ne dort, avec son brouhaha, ses rassemblements et ses déplacements aléatoires d’enfants. Une atmosphère qui nous donnerait presque envie de prendre nos jambes à notre cou, tout en se demandant, non sans une pointe d’inquiétude, comment notre petit(e) parvient à faire sa place dans pareil lieu ?
Rien de tout cela à l’école fondamentale Saint-Joseph. Certes, ici, l’espace est vaste pour les quelque 250 élèves du maternel et du primaire réunis. Et ce jour-là, le ciel bleu automnal n’oblige pas les enfants à se réfugier sous le petit préau, transis de froid ou mouillés.
Au centre de la cour, entouré d’une palissade en bois, un terrain multisport (foot et basket) qui ne désemplit jamais et qui a surtout, mais pas exclusivement, la cote auprès des garçons. À sa gauche, toboggans et autres modules de jeux envahis par les plus jeunes, ainsi qu’un circuit urbain, dessiné sur le sol. À sa droite, un grand espace avec des jeux (marelle-coccinelle, twister, damier, parcours d’obstacles) peinturlurés sur le sol où se pressent joyeusement des grappes de gamin(e)s.
Plus loin encore, le long des façades, des tables de pique-nique, des bacs à fleurs avec des tournesols et même un potager. De quoi s’isoler pour papoter, rêver, voire même lire un livre. Au-delà de ces infrastructures qui ont de quoi faire des envieux, ce sont les lignes de couleur sur le sol qui intriguent. Des bleues, des jaunes et des vertes.
Des lignes qui ne délimitent pas les zones de jeux dédiées à chaque tranche d’âge, mais qui régulent les activités des enfants. Et, même au mois de septembre, la majorité de ces derniers jonglent déjà avec « leur » code de la cour : « Dans la zone verte, je peux courir avec ballon » ; « Dans la zone jaune, je peux courir sans ballon » ; « Dans la zone bleue, je ne peux pas courir ».

Quand l’ennui mène à la violence

Une régulation de la cour de récré, en place depuis un an à l’école Saint-Joseph, qui est partie d’un constat, comme le raconte avec passion et conviction son directeur, Jean-Pol Colin : « Les enseignants, mais aussi les élèves et les parents se plaignaient de la violence et même des faits de harcèlement qui se produisaient à la cour de récré. À l’époque, cet espace était mal aménagé, avec un grillage qui le séparait en deux et un terrain de foot très mal situé. À part le ballon, les élèves n’avaient aucune possibilité de jeu. Ce manque d’occupation était la source de bien des problèmes. »
Cette situation a débouché sur une réflexion et des journées d’études pour l’équipe éducative : la cour de récré avec des codes couleurs, imaginée par l’Université de Mons (voir ci-contre) tombait à pic ! Un projet d’école pour lequel les parents ont été sollicités : certains ont retroussé leurs manches, durant les vacances, afin d’éviter que le budget des aménagements - 35 000 euros tout de même, au bout du compte - n’explose. Investissement aussi du côté des élèves : après s’être laissée aller à imaginer la cour de ses rêves », chaque classe a été invitée à créer un jeu, désormais peinturluré dans leur cour de récré.
Le résultat est impressionnant et pourrait donner, à tort, l’illusion d’une cour magique, digne du pays des Bisounours, où l’enfant est roi. Erreur, comme le précise Bruno Humbeeck, directeur de recherche au département Sciences de la famille à l’Université de Mons : « Certes, les élèves sont au centre du projet. Mais ces aménagements ont surtout pour objectif d’aider les enseignants à retrouver le pouvoir, à leur rendre la maîtrise des espaces et des groupes dont ils doivent gérer le vécu. Et ce, dans le but de lutter contre la violence visible et invisible. Attention, on est loin du concept du pion à l’ancienne, car, aujourd’hui, le principe d’autorité n’est plus le même. Les adultes ne font qu’aider les enfants et le groupe à trouver eux-mêmes les solutions à leurs conflits. »

Des espaces de médiation pour régler les conflits

On passe de la théorie à la pratique, en se glissant dans le sillage de l’enseignant qui surveille la cour cet après-midi-là. Un petiot qui court dans la zone bleue, ce qui n’est pas permis ? On lui rappelle gentiment la règle à respecter. Le ton monte entre deux gamins ? Là, surtout ne pas s’immiscer et prendre parti dans leur dispute naissante, ce qui est toujours contre-productif, mais les inviter à aller se calmer cinq minutes sur le « banc de réflexion », en bordure de la cour.
D’expérience, comme nous le raconte le directeur de l’établissement, la grande majorité des disputes entre enfants ne sont que sporadiques et sont tuées dans l’œuf de cette manière. Si le mal s’avère plus profond, que les conflits répétés deviennent alors du harcèlement, l’école Saint-Joseph dispose d’un autre outil, qui va de pair avec la régulation de la cour de récré : les « espaces de parole », aménagés une ou plusieurs fois par semaine, au sein de chaque classe et ce, dès la maternelle. Des zones de médiation où chaque enfant peut prendre la parole pour exprimer ce qu’il vit et qui, pour éviter le défouloir, sont aussi soumis à des règles, bien connues de tous : toute émotion peut se dire et ne peut être contredite, accuser et même nommer un autre enfant de la classe est interdit, le groupe trouve ensemble des solutions pour remédier au malaise.
Et ça marche ! Depuis la mise en place du projet, voici un an, la violence est en chute libre puisque les renvois devant le Conseil de discipline - la sanction est toujours de mise, notamment en cas de violence physique, d’injure raciste ou de dégradation du matériel - se comptent sur les doigts d’une main, ce qui n’était pas le cas auparavant. Idem pour les accidents à la cour de récré.
Des résultats qui ont évidemment aussi des impacts sur les apprentissages scolaires puisque, comme le rappelle le chercheur Bruno Humbeek : « Un enfant qui souffre est un enfant qui apprend mal. En classe, cette souffrance a des conséquences à la fois physiologique - la production de cortisone due au stress ne favorise pas l’apprentissage - et psychologique, notamment au niveau de la confiance en soi. »
Alors oui, pour ces enfants-là, ces lignes bleues, jaunes et vertes tracées sur les pavés de leur cour de récré peuvent effectivement avoir des pouvoirs magiques.

Anouck Thibaut

En chiffres

 

  • 10 %, c’est la proportion d’enfants dominants dans un groupe-classe, mais aussi la proportion d’enfants dominés, dans ce même groupe. Des proportions qui ne varient ni en fonction de la localisation de l’école (milieu urbain ou périurbain), ni des origines sociales ou économiques des enfants.
  • 180 : c’est le nombre d’écoles (fondamentales et secondaires, tous réseaux confondus) qui ont, en partie ou totalement, mis en place le projet de cour régulée imaginé par l’Université de Mons. Pourquoi pas un projet pour l’école de vos enfants ? Dans ce cas, la direction doit prendre contact avec le cabinet de la ministre Milquet.

En bref

POURQUOI LA RÉCRÉ EST-ELLE IMPORTANTE ?

Bien utile, le temps de la récré, la preuve en cinq points :

► Se défouler, mais aussi souffler et se reposer permet d’être plus attentif et de mieux travailler en classe.
► Développe la motricité globale (courir, sauter, grimper, lancer un ballon)
► Développe la motricité fine (billes, diabolo, cartes, figurines)
► Vient en support aux compétences cognitives (comptines, chants, comptage des points)
► Aide au développement social (vie en groupe, respect des règles et d’autrui, gestion des conflits, contrôle des émotions)

Zoom

FILLES-GARCONS : PAS LES MÊMES À LA RÉCRÉ

Non, ce ne sont pas des clichés et notre immersion d’un jour à l’école Saint-Joseph de Couvin nous l’a encore rappelé : les gamins et les gamines ne se comportent pas de la même façon à la cour de récré. Décryptage de Bruno Humbeek : « Même lorsqu’ils jouent aux même jeux, les filles et les garçons ne le font pas de manière identique. Une différence qui n’a rien de biologique (ndlr : les deux sexes ont autant besoin de se défouler), mais qui tient davantage à notre héritage culturel. »
Autres tendances, soulignées par le chercheur de l’Université de Mons : en général, dans un groupe, les dominants sont plus majoritairement des garçons tandis que les filles ont tendance à être plus empathiques dans les fameux « espaces de paroles ». Avec, là encore, la même explication : des comportements qui tiennent davantage de l’acquis que de l’inné.

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