Vie de parent

Web et Désinformation

« L’internet », comme disent nos ados, est un vivier inépuisable en termes de contenu. On le sait. Chacun s’y exprime et pour les plus jeunes (mais pas seulement) l’info de Dédé09 et celle du chercheur qui a consacré sa vie à un sujet ont la même valeur. Comment éduquer ses enfants à démêler le vrai du faux ? On s’y colle. Promis, on a bien vérifié nos sources avant.

Web et Désinformation

Ce que pense l’expert 

Jean-Marie Gautier, pédopsychiatre

« Il s’agit d’abord d’un conflit de génération »

Avant toute chose, on peut rassurer les parents. Internet offre, en effet, la capacité à tout un chacun de s’exprimer à sa guise. Mais ce n'est pas parce que l'on peut s'exprimer librement que tout le monde obtient la même crédibilité. Le problème réside dans le fait que, pour un ado, une info est une info, peu importe sa provenance.

Avant 15 ans

La puberté est à peine prononcée qu’on adore déjà s’opposer. Et avant tout, on jubile à l’idée de défier les parents. C’est donc à cette période que vont se poser autour de la table les petites phrases du type : « Mais pas du tout. J’ai lu autre chose. Sur internet, on dit que… ». Ce qui peut être parfois tout aussi intéressant qu’ubuesque. Faute de débat constructif, on va vite basculer dans le « Mais de toute façon, vous n’y connaissez rien et vous n’y comprenez rien à internet ».
Votre rôle de parent là-dedans ? Il est subtil. Parce que vous ne parviendrez pas à remplacer une information erronée par celle que vous avez validé. Ça n’a pas de sens. Si vous copiez-collez les infos d’une idéologie dominante et que vous les refilez telles quelles à vos conspirationnistes en herbe d’adolescents, ça n’aura aucun poids.
Vous devez donc vous mettre à jour et apprendre à comparer les sources. Le problème, c’est que la société est devenue feignante. On est dans l’air de « ne pas se prendre la tête ». Et sur le web, les jeunes ados consomment de l’info par l’image. D’ailleurs, chez eux, l’image est un tout. Elles ont bien plus de valeur qu’un texte. Il ne faut pas s’en effrayer.
L’idée, c’est de resituer dans un contexte, et guider son petit à se forger sa propre opinion. Vous devez teinter chaque contre-information de vos convictions à vous. Ça vous fatigue d’avance ? Voyez le plutôt comme une occasion de réfléchir ensemble, entre parents et enfants. Voici venu tout simplement le temps de parler. C’est important, l’échange familial est passé trop souvent aux oubliettes.

Après 15 ans

Plus tard, vers 15-16 ans, l’enjeu est différent. On fédère les copains autour d’une idée peu commune. Un peu originale, un peu subversive, souvent sur fond de complot. Et le web, c’est vraiment génial pour ça. Les rumeurs y vont bon train, de plus en plus vite. Rien ne contrôle rien et l’importance des copains complique l’affaire.
Il est donc capital, en tant que parents, de se forger une critique soi-même. C’est évident pour quelques-uns d’entre les lecteurs, moins pour une majorité. Parce que les idées peuvent être solides en face. Il va falloir donner des arguments qui ne sont pas unilatéraux. Comme je l’ai dit plus haut, vous allez devoir vous « prendre la tête ». C’est indispensable.
Même socialement, on ne veut plus réfléchir. Mais continuez à avancer et faites comprendre à votre môme qu’il n’y a pas une vérité, mais des vérités. Un gamin qui va faire un exposé sur la Deuxième Guerre mondiale aujourd’hui et qui travaille sérieusement ouvre un véritable placard aux fantômes sur le web. Qu’allez-vous répondre à votre enfant quand il lit que l’Europe a favorisé la montée d’Hitler pour lutter contre le régime soviétique ? On ne vous l’a pas appris en cours d’histoire !
Même chose pour les phénomènes de radicalisation qui séduisent parce qu’ils font office de vérité. Il faut savoir désamorcer. Dénouer le lien entre ce que l’on voit et ce qui n’est pas vrai. Dans un temps, il faut faire pression sur l’école pour qu’elle apprenne à décrypter une image sur le web. Mais surtout - et c’est de votre fait -, il faut pallier le manque de culture ambiant.
Comment lutter contre le cyber-djihadisme, démanteler les amalgames, si on n’a pas un minimum de culture religieuse, par exemple ? Les ados ne lisent plus, vous ne lisez plus, les journaux sont en perte de vitesse. C’est comme si on vivait dans la crainte de réfléchir. C’est presque devenu un tabou. La meilleure façon de lutter contre la rumeur, l’information absurde, la radicalisation, la pensée extrême qu’engendre le web, c’est d’être soi-même un modèle. S’informer et pas uniquement sur les chaînes en continu. Vous avez un devoir de recherche vis-à-vis de vos enfants. Prenez-les au sérieux, il y a toujours une part de vrai dans ce qu’ils nous ramènent.

Filles et garçons, même combat ?

Dans les grandes lignes, peu de différences. Les garçons ont un rapport de rivalité, ils s’informent pour défier. Chez eux, c’est un peu lié à la domination. Les filles montent moins vite au créneau. Elles s’informent d’avantage par amour des compétences sociales. Elles ont des émotions moins vives, plus internalisées. Je dirai qu’elles ont un sens de la réalité qui est plus efficace. Alors, pour les parents, c’est peut-être plus facile. Le débat se fera moins sous le signe de la rivalité. Il fera plus appel aux sentiments. Attention, tout cela ne reste qu’une tendance générale. On l’a vu, ça n’empêche pas une fille de se radicaliser. Les « filles et les garçons », ça n’existe pas, c’est comme le « Belge moyen », c’est une fiction.

Ce qu’en pensent les parents ?

« Et l’école ? »
Je suis persuadé que le sens critique ne s’enseigne pas. Il est inné. Toutefois, on peut exercer les mômes. Et à ce niveau-là, je me demande ce que fout l’école. Le psy l’évoque brièvement : pourquoi il n’existe pas de modules de savoir-vivre sur le net ? Ce qui me navre le plus en tant que parent ? Le copier-coller. Un exposé aujourd’hui prend deux minutes à préparer. Les mômes vont pêcher des âneries qui sont à peine rectifiées par le prof. Une mauvaise note et on passe à un autre, tout aussi bâclé. Que peut-on faire contre ça ?
Simon, un fils de 11 ans, une fille de 14 ans

« Il faut être droit dans ses bottes »
Je suis 100 % d’accord avec le psy quant à l’urgence de se cultiver. On l’est tous en vrai. Mais on y repensera demain. Peut-être. Ce qu’il oublie de dire, c’est à quel point on peut être décontenancé par des infos précises. En tant que parents. Et en tant que profs. J’étais jeune enseignant au moment du 11 septembre 2001. À l’époque, on ne parlait pas de conspirationnisme. Et quand on vous parle de la troisième tour qui est tombée toute seule, du rapport de Marilyn Monroe qui a disparu dans les tours et autres conneries, vous êtes mal. Il faut donc être fort. Avoir un coup d’avance sur les cerveaux paranos ou sceptiques. Et ça, c’est un sport de tous les instants. Mais c’est passionnant. Quand on est droit dans ses bottes, on est paré à tout type de débat.
Même chose chez les filles ?
Comme le psy, je pense que les filles sont moins radicales en matière d’informations. Selon moi, il oublie un paramètre pour l’expliquer : elles sont davantage sujettes au phénomène d’idéologie de groupe. J’ai vu des gamines devenir islamophobes pour faire comme la copine qui partage des horreurs sur sa page Facebook. Moins les mecs. Eux, ils bataillent, ils provoquent. Ceux qui répètent ce que dit Zemmour, ce ne sont jamais les filles. Peut-être qu’il y a une solution à ce niveau-là. L’école pourrait impliquer les jeunes filles dans le décryptage d’infos. Quand j’organise des débats, c’est toujours une élève qui assure le rôle de médiation. C’est nettement plus apaisé.
Théo, enseignant dans le secondaire

« Un train sans aiguillage »
Vous pourrez consacrer tous les articles que vous voudrez au web, vous pourrez taper sur l’école, sur les parents, sur les filles, sur les gars. Le problème, c’est qu’internet est incontrôlable. Quand vous lâchez un enfant dans cette masse, c’est comme s’il conduisait un train sans aiguillage. J’aime bien la phrase du psy : « Rien ne contrôle rien ». À l’heure où des attentats s’organisent via le web, où des mômes vont se faire sauter en Syrie parce qu’ils ont été piégés sur les réseaux sociaux, qu’est-ce qu’on doit faire ? Parler avec ses enfants ? Tremblez, terroristes, les parents vont parler à leurs enfants !
Sylvie, un fils de 12 ans, une fille de 16 ans

Yves-Marie Vilain-Lepage