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Polémique 1978 : l’affaire Boule et Bill

Polémique 1978 : l’affaire Boule et Bill

Il y a quelques jours, Boule et Bill ont fêté leurs 60 ans dans le magazine de Spirou. Cela nous a rappelé une histoire survenue au Ligueur qui a tenu les lectrices et les lecteurs du magazine en haleine durant une bonne partie de l’année 1978. Pour être précis, du mois d’avril au mois de juillet. Tout commence par un article de Thérèse Jeunejean paru le 7 avril. Son titre ? Une famille caricaturée... ou une caricature de la famille. Le cœur de l’information, c’est une étude de type « sociologique » qui examine la famille mise en scène par Roba sous toutes ses coutures, s’attardant notamment sur les relations qui régissent la petite cellule familiale de papier.

C’est là, à travers des chiffres et des statistiques, que surgit toute une série de stéréotypes. Bien sûr, il y a ce qu’on voit. La maman coquette, ignorante, et le papa qui est censé détenir le savoir et travailler pour ramener des sous à la maison. Mais l’étude va plus loin. En y regardant de plus près, on se rend compte que dans les échanges entre les personnages, la mère n’intervient même pas 1 fois sur 100, alors que les communications du père sont quatre fois plus nombreuses. « La mère est avant tout une femme de ménage. (…) En fait la mère semble prisonnière de son silence et de son travail ménager ».

Ce n’est pas tout, dans son article, Thérèse Jeunejean souligne le côté « toc » de cette famille où les gestes de tendresse sont absents, où les parents n’ont aucune vie de couple, où les problèmes sont inexistants. Le constat est cinglant : « C’est une famille aisée, n’ayant qu’elle-même comme centre d’intérêt. Avec la bonne conscience et la sécurité en plus ». Belle séance de cassage.

Conscient du pavé dans la case, le rédacteur en chef de l’époque, Marc Delepeleire, se fend d’un texte pour accompagner l’analyse, la justifier et appeler Roba à œuvrer pour « que la réalité, même involontaire, ne soit pas dénaturée ». Cette mise au point nuancée n’empêchera pas une avalanche de réactions outrées de plusieurs lecteurs.

« Mettre en scène les problèmes, ça ne fait pas rire »

Un mois plus tard, retour sur l’affaire avec la publication de ces réactions dans Boule et Bill : un débat chaud. M. H. de Bruxelles condamne « les allusions de la critique tirées par les cheveux », d’autres dénoncent un « snobisme ridicule », de « prétentieuses élucubrations ». Personne pour défendre le Ligueur ? Si. Un lecteur y voit un appel à la raison, un recul nécessaire. Un autre écrit : « Le professeur de ma fille s’est servi de l’article du Ligueur pour faire faire aux élèves un exercice de lecture critique des BD. Bravo et merci ! ».

Fin ? Non, pas vraiment. En juillet, voilà que la saga s’offre un troisième épisode. L’interview de Roba, en personne, qui tique sur le rappel à la réalité. « Mais si le lecteur retrouve en Boule et Bill ses problèmes réels, lui communiquerais-je le plaisir que je lui donne maintenant ? ».

Jacques de Pierpont qui a été chargé de rencontrer le dessinateur ose cette question : « L’auteur admet-il facilement la critique, le fait que l’on se penche sur ses histoires pour les relire d’une façon moins innocente ? ». Roba s’estime surtout étonné « de l’importance qu’a prise la BD, de s’apercevoir qu’on écrit à son propos, qu’on l’analyse. Mais n’est-ce pas parfois dangereux… Je me pose la question, hein ! Pour moi, la bande dessinée reste liée aux souvenirs d’enfance. L’évasion… ».

Pour vous raconter cette histoire sortie de nos archives, on a un peu dérogé au format. Parce qu’elle nous semblait révélatrice d’une époque, mais aussi en phase par rapport à l’investissement du Ligueur dans la chasse aux stéréotypes. Pour se « défendre », Roba affirme notamment dans cette interview que s’il avait mis en scène des problèmes, « il n’aurait pas fait rire ». Il rejoint ainsi un lecteur qui déclarait quelques mois plus tôt que « personne n’arriverait à créer une bande dessinée amusante en narrant notre vie réelle ».

Depuis, on sait qu’il est possible de faire des BD contant les aventures de familles où il y a de la tendresse et des problèmes. Qui font sourire de surcroît. On pense ainsi à Jojo, une série qui, elle aussi, est née dans les pages de Spirou sous les pinceaux d’André Geerts. L’histoire d’un petit bonhomme élevé par sa mamy et que la vie n’épargne pas. Une particularité qui n’a pas empêché Jojo de devenir, lui aussi, un classique de la BD franco-belge reflétant sans doute un peu plus les sensibilités d’une société devenue plus émancipée.

T. D.