Abdulazez, les yeux des camps

Moche 20 juin. Moche journée des réfugiés. L'Amérique se referme sur elle-même. L'Europe multiplie les déclarations populistes. Partout en Occident, on voit défiler des photos de cages, de barreaux, de barbelés qui sont censées être plus humaines que celles de missiles, d'explosions, de soldats des pays du Sud. La réalité du monde, c'est celle de ce 20 juin. Alors pour cultiver l'espoir, on se replonge dans les paroles de ce jeune réfugié de 20 ans. 

Abdulazez, les yeux des camps

Abdulazez Dukhan n’a pas 20 ans. Il a fui sa ville en Syrie, saccagée par la guerre. Pour ne pas devenir fou et porter la voix des réfugiés, il a photographié le quotidien des camps. Il en connaîtra une quinzaine en tout. Ses photos circulent jusqu’au Canada. Il est aujourd’hui étudiant à Courtrai. Il incarnera à jamais la mémoire des camps.

Rarement une interview a été aussi compliquée à mener. Pour entrer en contact avec Abdulazez Dukhan, ce jeune photographe, d’abord. Marjorie, dont nous vous avions relaté les actions dans cette même rubrique avait dit un jour : « Il faut rencontrer Abdulazez. Mais je te préviens : il court ».
On multiplie les pistes. Les réseaux sociaux. Des amis d’amis… Pour au final réussir à le joindre la veille du bouclage. C’est donc parti pour une interview par téléphone, dans un anglais approximatif des deux côtés (le mien plus que le sien), le tout avec ma fille jouant innocemment à côté. Un contraste frappant avec le récit qui va suivre.

Mon nom ? C’est réfugié

Il le répétera à plusieurs reprises : « Je suis Abdulazez Dukhan, mais je m’appelle ‘réfugié’ ». Son parcours ? On a le sentiment qu’il s’en fiche. Ses photos ? Il semble n’en tirer aucune fierté. Ce n’est ni de la modestie mal placée, ni une dose exagérée d’humilité, mais certainement eu égard aux protagonistes qui occupent le premier plan des images qu’il ramène de ces camps. Des lieux qu’il connaît trop bien pour en avoir fréquenté une quinzaine, où il a été le témoin de scènes où se tutoient à chaque instant l’humain et le bestial  
À seulement 19 ans, ce jeune homme revient déjà de loin. « J’ai grandi en pleine guerre à Homs, au centre de la Syrie. J’ai vu ma ville se transformer en un endroit irrespirable. À tel point que, comme tant d’autres, je n’avais plus qu’une option : la fuite. Nous avons quitté le pays avec ma famille. J’ai laissé des tas d’amis, dont la moitié sont morts. Et je n’ai aucune idée de ce que ce que sont devenus les autres ».
Il fait des phrases courtes. Laisse de grands silences. Après l’un d’entre eux, il explique que, dès le départ, il a développé un instinct de survie : il devait coûte que coûte garder les yeux ouverts. Pour les autres. Il sera le témoin de cette étape de l’histoire. Il doit donner la parole aux personnes qu’il côtoie.
« À cette époque, je vivais constamment en compagnie de la mort. Je me disais que si je disparaissais, c’était mon histoire et celle des autres dont on perdrait le souvenir. Il fallait que je sois porte-voix. Il fallait que l’on m’entende ». Alors il photographie, sans objectif précis d’abord.
Nous sommes en 2014. L’espoir. Notre jeune réfugié gagne la Turquie, à cinq petits kilomètres de la Syrie. Il touche la paix du bout des doigts. Du moins, il le croit. C’est hélas, sans compter le racisme. « Le pire qu’il soit, dit-il. Les frontaliers avec la Syrie nous tenaient pour responsables des missiles qu’ils recevaient sur la tête ».
Il passe outre. Découvre internet et, par son entremise, recherche la trace des proches restés au pays. Il y découvre aussi l’overdose d’images de par le monde, teintées d’une certaine propagande médiatique. « C’est dingue la façon dont on parle des Syriens qui fuient la guerre. Nous sommes présentés comme des gens qui cherchent à s’installer en Europe pour profiter de vos richesses. Je suis écœuré. Je ne comprends pas que l’on n’essaie pas à d’en savoir plus sur nous et que l’on nous traite comme des mendiants ».
Alors il faut se faire entendre. Un ami lui fait découvrir un logiciel de traitement d’images. De là, il se rend compte de la force potentielle des images. Elles seules peuvent rétablir la vérité, se dit-il.

Mourir ou rebondir

La famille d’Abdulazez Dukhan vend tout ce qu’elle a dans l’espoir de gagner l’Europe pour repartir de zéro, fuir la violence et le racisme. Le jeune homme et sa famille avancent. Ils sont logés dans une tente minuscule, dans le camp d’Idomeni, à la frontière entre la Grèce et la Macédoine.
Les journées sont longues. Il ne faut pas péter les plombs comme tant d’autres le font. Alors, le jeune homme lit, étudie et prend des photos. Les conditions sont dures. Il faut encore changer de camp. Pendant trois jours de marche sous la pluie, le moral anéanti, Abdulazez se pose très sérieusement la question s’il ne vaut pas mieux mourir d’un coup que lentement comme ils sont en train de le faire, lui et les siens. Les voilà à Eko, en Grèce. Deux choix : mourir ou rebondir. Marre de l’oisiveté. Il veut agir.
Il s’engage donc comme volontaire. Il explique aux ONG sur place qu’il peut faire un peu de traduction. Sa bonne volonté est accueillie sans trop de conviction. Alors, au culot, il renchérit : « Je suis artiste aussi ». Là, il intéresse. Un volontaire lui apporte un ordinateur. Il montre les deux aspects de son travail. Un aspect quotidien qu’il fait ressortir de la vie des camps et les montages photos avec une approche plus cynique (voir photo d’illustration). Les membres de l’ONG sont conquis.
« Je peux enfin me rendre utile. Et faire exister toutes les personnes que je rencontre. C’est rendre justice aux oubliés de tous. Des médias. Des mémoires. Je décide alors que je n’agis plus en tant que Syrien, mais en tant que migrant ». « My name is refugee, redit-il. Je suis les yeux des réfugiés ». Il va d’ailleurs créer une page Facebook intitulée Through refugee eyes (à travers les yeux des réfugiés), toujours dans l’optique de donner la voix aux anonymes qu’ils croisent.
Le jeune homme restera un an et demi en Grèce. Plus l’année et demi écoulée en Turquie. Trois ans de rencontres où d’autres bénévoles d’ONG lui fourniront de quoi faire vivre les yeux des migrants. De quoi leur donner la voix. De camp en camp. De souffrance en souffrance.
Le jeune homme a réussi à gagner la Belgique. Il mène aujourd’hui des études d’ingénieur en informatique à Courtrai. Il donne l’image d’un jeune homme épanoui et apaisé. Tiré d’affaire, avec l’Angleterre pour ligne de mire. Pourtant, chaque jour, il repense aux nombreux amis laissés derrière lui.
« Nous n’attendons rien des politiques européennes. Nous ne nous y intéressons pas. Nous sommes musulmans pour la plupart et fiers de l’être. Nous ne sommes pas des terroristes. Nous les fuyons. Il faut que vous appreniez à nous connaître. À nous voir avant de nous juger. À ouvrir les yeux par vous-même ». Avant de me quitter, il pose une question : « Mes rêves sont ceux de millions de jeunes de mon âge. Je veux respirer, vivre, étudier et avoir des amis. Est-ce trop ? ».

Yves-Marie Vilain-Lepage

En savoir +

Réfugié, pas migrant. Quelle est la différence ? Un réfugié fait une demande d'asile au sein d'un nouveau territoire parce sa vie est en danger dans son pays d’origine. Un migrant est une personne qui a quitté son pays d'origine, souvent pour sa survie également, mais qui n'a pas l’autorisation de s’installer dans son nouveau pays.
► Pour bien comprendre et trouver les mots justes auprès des enfants, lisez donc Le Ligueur du 26 avril 2017 et son dossier consacré aux migrants, expliqués aux moins de 12 ans.
 

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