Ariane Cleeremans : « Karlien n’aura pas une vie normale »

Une fois n’est pas coutume, nous prenons la direction du nord pour cette nouvelle rencontre. Ariane, maman d’une jeune fille handicapée de 20 ans, nous accueille dans sa maison de Lommel, une petite ville attenante à la frontière hollandaise. Une néerlandophone au français impeccable, même s’il lui arrive de chercher ses mots…

Ariane Cleeremans : « Karlien n’aura pas une vie normale » - Natalie Hill

L’arrivée de la famille à Lommel a été le fruit du hasard, car les parents d’Ariane Cleeremans ont vécu en Allemagne comme enseignants dans une école pour enfants de militaires belges. Son mari, Franky Claeys, était aussi enrôlé dans les Forces Belges en Allemagne, à Lüdenscheid. Deux enfants naissent Outre-Rhin : Ruben, aujourd’hui âgé de 22 ans, et Karlien, de deux ans sa cadette.
En 1994, ils viennent s’installer à Lommel. « C’était la seule ville que nous connaissions en Belgique. Nous y avions participé à un camp scout », sourit Ariane. Son mari y devient agent de police communal en 2000. « Il a quitté l’armée car il partait souvent à l’étranger pour des missions humanitaires assez longues et notre fils regrettait ses absences. »

Une période d’incertitudes

Leurs enfants entrent à l’école maternelle belge. Si tout se passe bien au début, Ariane et Franky se rendent vite compte des difficultés de leur fille, en particulier au moment de l’entrée en primaire.
« Elle avait du mal à retenir des poèmes, elle peinait avec les exercices préparatoires pour l’écriture, elle n’avait pas de patience, pas de concentration. On devait lui raconter des histoires très courtes ». À 3 ans et demi, Karlien a une attaque d’épilepsie qui explique peut-être sa situation aujourd’hui. Peu à peu, ils envisagent de l’inscrire dans l’enseignement spécial.
« Nous avons dû convaincre l’école que notre fille avait besoin d’être accompagnée par des spécialistes. J’avais l’impression que l’école ne voulait pas la laisser partir de l’enseignement normal. Quand ils l’ont fait doubler en 3e maternelle, c’était clair pour nous qu’elle ne serait jamais heureuse dans ce système. »
Le couple passe par une période de doutes, d’interrogations, d’inquiétudes… « Cela n’a pas été facile, on a dû accepter que Karlien n’aurait pas une vie normale. On a eu des discussions avec beaucoup de gens, il y a eu des larmes, un sentiment d’impuissance, de culpabilité aussi. Le fait d’être enseignante m’a probablement aidée, car je connaissais les possibilités existantes. J’avais déjà eu des contacts avec des enfants handicapés. J’avais la certitude que Karlien trouverait son chemin. Mon mari s’est posé des questions, a eu besoin de plus de temps. C’est grâce au basket, où il a commencé à rencontrer des enfants handicapés, qu’il s’est rendu compte qu’il pouvait faire quelque chose pour eux. Maintenant, c’est devenu sa vie. Il s’est investi comme coach de sa fille et de ses copines. »

Un monde méconnu

Ariane et Franky inscrivent leur fille à l’école spécialisée Zonneweelde et découvrent un monde méconnu. « J’ai une admiration immense pour les professeurs de cet enseignement, car ils ont une patience énorme. Chaque enfant demande une approche différente. Au bout de deux jours, Karlien nous a dit qu’elle ne voulait plus partir de là. Elle se sentait à l’aise. Elle a découvert qu’elle n’était pas la seule à avoir des problèmes. D’un coup, cette enfant peureuse et recroquevillée a grandi, est devenue une petite fille contente et souriante », explique Ariane en mimant le changement d’attitude chez sa fille. Une gamine sociable, qui joue au basket, va chez les scouts.
« C’est elle qui nous a appris à vivre avec son handicap, qui nous a montré ce que nous devions faire. Beaucoup de gens nous disait : ‘C’est grave ! Qu’allez-vous faire ?’. Je n’ai jamais eu l’impression d’être perdue. Le moment le plus difficile, c’est quand nous avons reçu l’attestation officielle qui nous disait que notre fille était handicapée à plus de 66 %. J’ai craqué à ce moment-là, avoue-t-elle avec un pincement dans la gorge. Et puis, on a continué. »

En route pour les Special Olympics de Pyeong Chang

Après le basket et un peu de ski, Karlien découvre le… snowshoeing, les courses de raquettes sur neige. En Belgique, elle s’entraîne sur… le sable, où les sensations sont les mêmes. Puis vient l’incroyable aventure de la participation aux Special Olympics d’hiver. Départ pour la Corée du Sud, à Pyeong Chang, le 25 janvier dernier.
Un monde nouveau s’ouvre à la jeune fille. Au point de confier à sa mère à son retour : « Maman, tu te rends compte qu’il y a aussi des handicapés dans d’autres pays. Il y a même des Noirs handicapés ! ». Pour elle, il n’y en avait qu’en Europe. Cette expérience représente aussi un moment privilégié pour la fille et le père.
« Le sport, c’est l’affaire de Karlien et de son papa. D’habitude, elle est toujours à 1m50 de moi. Le sport, cela lui appartient, indépendamment de moi. Elle en a acquis plus d’autonomie ». Et des souvenirs inoubliables comme une médaille d’argent sur 200 m et une de bronze en relais 4x100 m. Ainsi que des contacts formidables avec les autres délégations.
« Notre vie est beaucoup plus riche avec Karlien, explique Ariane. On fait la connaissance d’autres milieux. Au contact de ces enfants, j’ai un sentiment de plénitude, je suis heureuse. Avec les parents aussi, car on se soutient beaucoup et on ne se préoccupe pas du superficiel. On va à l’essentiel dans la relation avec ces enfants. »
Elle tient quand même à exprimer un regret : « On n’en parle pas assez dans les médias et les firmes ne sont pas intéressées par le sponsoring. Elles disent que cela ne leur rapporte pas assez d’argent ! Pourtant, il y a beaucoup de jeunes adultes handicapés qui participent à ces Special Olympics. Notre fille veut vivre dans la société. Elle a insisté pour voter aux dernières élections. Nous, on n’y avait même pas pensé. Elle nous étonne au moins une fois par semaine avec des trucs comme ça. Il faudrait un engagement plus fort de la société envers ces enfants. »

Chaque élève est un V.I.P.

Mais Ariane n’est pas seulement maman d’une fille handicapée. Loin de là. Professeur d’histoire et de morale laïque depuis vingt-cinq ans, elle s’occupe aussi de leerlingbegeleiding, ce qu’elle essaie de nous traduire : « Je suis un peu le guide de nos élèves quand ils ont des problèmes scolaires, sociaux, à la maison... Ils viennent chez moi et j’essaie de les aider à mon niveau, car je ne suis pas psychologue. Je les conseille, les oriente. C’est important que les élèves se sentent heureux à l’école. Les élèves en ont plus besoin qu’avant. Et surtout les parents. Il y en a de plus en plus qui posent des questions, qui ont besoin de notre aide. Ils peuvent venir tous les jours, à toute heure. Il y a toujours quelqu’un pour les accueillir. J’ai des collègues qui m’aident, de manière bénévole, par exemple aujourd’hui pour que je puisse être avec vous. »
Ariane précise qu’elle enseigne dans une petite école de quatre cents élèves et que cela favorise cet état d’esprit. On pourrait même penser qu’elle travaille dans un établissement privilégié, une « bonne » école.
« Je n’aime pas le terme ‘bonne’ école. Pour un enfant, une école est très bonne. Pour un autre, elle ne l’est pas. En Flandre, l’enseignement de l’État a choisi comme slogan : ‘Chaque élève est un V.I.P.’. J’ai la chance d’avoir des collègues qui trouvent cela important. Les parents ont plus à dire et nous devons travailler ensemble à cette éducation de l’enfant. »

Michel Torrekens

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