Des migrants à la maison :
un nouvel équilibre à trouver

Accueillir des migrants sous le toit familial bouscule les habitudes et change l’ambiance d’un foyer. Parents et enfants sont obligés de se redéfinir pour arriver à connaître leurs limites. Limites qui, bien souvent, vont plus loin que ce à quoi on s’attendait.

Des migrants à la maison : un nouvel équilibre à trouver

« De gros hébergeurs ». C’est ainsi que l’on appelle Anne-Catherine, son mari et ses trois enfants de 10, 14 et 17 ans dans le jargon de la plateforme de soutien aux réfugiés. Ils accueillent chez eux, à Mont-Saint-Guibert, des migrants en transit depuis plus de deux ans, « depuis le début de la crise en fait ». Une crise de l’accueil plutôt qu’une crise des réfugiés comme le monde associatif le rappelle souvent. L’hébergement s’est en effet mis en place dans l’urgence en 2017 chez des citoyens pour qui l’État ne répondait pas à ce besoin.

Depuis lors, l’accueil s’est réorganisé chez Anne-Catherine. « On a réduit la quantité de nuits : on se limite aux vendredis, samedis et dimanches ». Auparavant, elle recevait tous les jours au moins quatre personnes envoyées du parc Maximilien, à Bruxelles, après le dispatching du soir. Le temps d’être conduits jusqu’à la maison familiale, ils arrivaient souvent entre 23h et 1h du matin.

Chez les familles d’hébergeurs, la chambre d’amis devient souvent celle des migrants. Chez Danielle, c’est carrément sa propre chambre qu’elle a mise à disposition, car elle avait une salle de bain attenante. Les grands enfants de cette maman ont quitté le nid. Elle y prend aujourd’hui des migrants sous son aile. Son histoire est racontée par Safia Kessas et Mathieu Neuprez dans un documentaire diffusé ce 9 décembre sur La Trois.

On y voit notamment Francesca, la fille de Danielle, se sentir délaissée. « Quand on vient voir maman, on doit se taire parce que les réfugiés font dodo. Sa chambre est devenue la chambre des réfugiés. Je trouve cela super chouette qu’elle les accueille, mais sa vie ne tourne plus qu’autour de cela, explique sa fille dans le documentaire. J’aimerais retrouver l’odeur de la sauce tomate qui a mijoté toute la journée ».

Le frigo, la nourriture qui change… des détails qui ont leur importance. Yza De Burbure, bénévole coordinatrice du pôle écoute à la plateforme de soutien aux réfugiés, l’a remarqué. Elle s’occupe de la médiation dans les familles. « Quand on ne retrouve plus que du couscous et des sardines dans le frigo, ça pose problème. L’enfant a peut-être donné son avis sur la démarche, mais il n’a pas choisi de voir ses habitudes changer ».

La médiatrice conseille de verbaliser et surtout de s’écouter. « Il faut tout de même comprendre que quand on héberge, il y a un bousculement des habitudes. Mais ce n’est pas pour autant que toutes les traditions sont mises de côté. C’est un échange culturel et c’est ce qui fait la richesse de l’expérience ».

Les maux des migrants et les mots des parents

Si les changements s’arrêtaient là, il ne s’agirait pas de chamboulement. Il y a de plus gros soucis qui deviennent aussi ceux des familles. « Au début, on a découvert les situations dont les migrants sont victimes, raconte Anne-Catherine. Salah risque l’expulsion, Salim est en train de mourir faute de soins, car il a une tuberculose abdominale que personne n’avait diagnostiquée. Une arrestation brutale, des difficultés dans leur parcours administratif… Tous ces incidents dramatiques sont arrivés dans notre famille ».

Il a d’abord fallu trouver les mots avec ses enfants pour leur expliquer ces difficultés. « Il arrive que nous ayons des invités pendant trois mois. Puis, on ne les voit plus du jour au lendemain, car ils ont été envoyés en centre fermé. Je dois donc expliquer à mes enfants où ils sont et pourquoi ils y sont. Je ne peux pas leur parler sans tabou. Je ne dis pas à ma fille de 10 ans ce que je dis à mon fils de 17 ans. Lui a une connaissance plus aigüe de ce qu’ils ont vécu dans leur pays. J’essaye davantage de protéger ma fille des faces les plus noires de ces parcours. Mais c’est parfois compliqué d’expliquer que quelqu’un est enfermé alors qu’il n’a rien fait de mal ».

Ensuite, le plus gros enjeu est de mettre des priorités. En tant que parent, Anne-Catherine a d’abord mis toutes les tâches dans le même panier. Le besoin, souvent urgent, de leur invité passait avant les petits soucis du quotidien. La prise de conscience est arrivée l’année dernière.

« Je me suis rendu compte que je détournais mon attention de mes enfants. Je ne pouvais pas continuer sur cette voie. Une urgence en remplaçait une autre et je n’avais plus de temps pour régler les questions familiales ». Sa progéniture a attiré son attention. Pas de manière directe, mais avec des comportements inhabituels.

Deux to-do-list 

Sa technique aujourd’hui : faire deux colonnes de tâches à accomplir et les cocher de manière équitable. « Comme tout parent, j’ai une to-do-list en tête. À présent, je l’ai scindée en deux. Dans la première colonne, les incidents des migrants. Dans la seconde, les questions familiales. Les deux listes de choses à faire doivent avancer à la même vitesse ». Ainsi, un rendez-vous chez l’ophtalmologue peut passer avant l’accompagnement d’un migrant chez son avocat.

S’organiser, établir un cadre, c’est la règle d’or d’Yza De Burbure, la médiatrice bénévole. « Il est essentiel de se rassembler en famille, de se demander pourquoi on ouvre notre maison, de créer un projet. Après, il faut mettre ses limites pour ne pas être débordés. Ce cadre peut être flexible en cas d’urgence. Mais si l’on voit qu’on déborde trop, il ne faut pas avoir peur de remettre en question l’accueil. Si l’on constate que cela amène beaucoup de stress dans la famille, je conseille de se poser la question : ‘Est-ce que ça vaut la peine ?’ ».

Pour mettre ses limites, encore faut-il les connaître. Et c’est parfois le souci de certains hébergeurs. Car accueillir des migrants, c’est aussi être mis devant ses propres failles. « Certaines familles se sont déchirées, a constaté la médiatrice. Mais souvent, c’est parce qu’il y avait déjà des problèmes sous-jacents ». Dans ces cas-là, Yza conseille de se concentrer sur sa propre famille avant de continuer à accueillir.

Chez Anne-Catherine, pas une once de regret. « On a grandi ensemble. Dans une famille, il existe peu de circonstances où on explicite nos valeurs. Souvent, on les partage, mais on n’est pas forcément amené à les expliquer. La tolérance est une valeur qui fonde notre famille, mais on a dû définir jusqu’où ». Le déséquilibre a donc permis de mieux se construire. « On se rééquilibre sur des bases beaucoup plus claires et les enfants sont parties prenantes de ce processus, car ils ont leur mot à dire ».

Finalement, la famille d’Anne-Catherine en sort grandie et agrandie de nouveaux membres. Avec un regret tout de même, celui de pallier les devoirs d’un État qui, selon elle, est défaillant sur la question de l’accueil des migrants.

Marie-Laure Mathot

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Le choix de Danielle

Danielle héberge des migrants chez elle et les couve, telle la maman poule qu’elle ne peut plus être, car ses enfants ont quitté le nid. Les visites de ses proches en sont chamboulées. Sa fille a l’impression que l’accueil des migrants l’emporte sur tout le reste.
Ce documentaire de Safia Kessas et Mathieu Neuprez, qui sera diffusé le 9 décembre sur La Trois, reflète à quel point l’accueil des réfugiés peut déstabiliser certaines familles. Il fait partie d’une série de neuf autres documentaires produits par des chaînes publiques européennes et qui traitent de ces « nouveaux voisins ». Un projet cofinancé par la Commission européenne.

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