Eliane ou le bonheur des enfants handicapés

Si pour certains la pension rime avec décompression, évasion ou télévision, pour d’autres, c’est l’occasion de s’engager dans une passion qui tient à cœur. Eliane Demunter-Tordeurs est de ceux-là. À 76 ans, ce sacré bout de femme se bat pour que les enfants handicapés aient une école qui leur convient.

Eliane ou le bonheur des enfants handicapés - Béa Uhart

Elle habite une maison aux châssis et à la porte d’entrée mauves. Ses petits-enfants l’ont appelée « la maison du bonheur ». À l’intérieur, peu de couleurs, beaucoup de bois. Dans la salle à manger, trône une copie du Picasso. « Mère et enfant » et au dessus de la porte de la cuisine, une plaquette - en bois - annonce « L’argent ne remplace pas le cœur d’une maman ». Le ton est donné, nous sommes avant tout chez une maman et son mari, ébéniste.
Quelques jouets discrètement rangés laissent deviner le passage d’enfants : une figurine de Buzz l’éclair sur la cheminée, des canards de couleurs et des légumes en plastique sur l’appui de fenêtre, trois petites chaises bien alignées devant le radiateur, un ballon sur la table de la cuisine,…
Pour l’instant, les seuls cris d’enfants que l’on entend proviennent de l’école d’en face. « C’est un peu bruyant mais il faut bien les mettre quelque part », plaisante cette ancienne enseignante. Car au départ, Eliane Demunter était prof. De sciences-éco, pendant trente-cinq ans. « Depuis mes 12 ans, je savais que voulais enseigner. Les enfants, c’est ma passion. Même si ce n’était pas toujours facile. J’ai eu trois classes pénibles dans ma carrière, j’ai parfois hésité à jeter l’éponge… mais au final trois ans, sur trente-cinq années de belle carrière, ce n’est pas tant que ça », raconte cette pensionnée.

« Fière de mon fils sourd »

Cheveux blancs, pull noir, elle pourrait paraître sévère… mais une infinie douceur émane d’Éliane, surtout quand elle parle de sa famille. Car avant d’être prof, elle était une maman.
« Luc, mon troisième enfant, est sourd. Je ne me suis jamais sentie humiliée d’avoir un fils handicapé. Et je ne refusais pas particulièrement l’enseignement spécialisé. Mais ses institutrices maternelles et sa logopède nous ont conseillé de le mettre dans l’ordinaire. À l’époque, il n’y avait pas d’aide dans les écoles : on le conduisait nous-mêmes trois fois par semaine chez la logopède pour qu’il apprenne à parler et à lire sur les lèvres. À la maison, son frère et sa sœur plus âgés jouaient les coachs, ils accrochaient des panneaux sur les murs pour l’aider. Et Luc avait de bons copains qui lui prêtaient leurs notes à l’école et à l’unif. Car ce n’est pas facile de lire sur les lèvres d’un prof quand il se retourne pour écrire au tableau. Aujourd’hui, Luc travaille comme kiné à Saint-Luc et il a de temps en temps des étudiants sourds en stage », raconte non sans fierté cette maman de 76 ans.

Certains handicaps étaient oubliés

Sur son propre parcours, elle reste plus discrète. Pourtant, cette maman est engagée dans l’associatif. D’abord active dans une association de parents, Éliane a ensuite rejoint l’Association des Parents d’Enfants Déficients Auditifs Francophones (l’Apedaf). Avant de participer en 1990 à la création de l’asbl Grandir ensemble.
« On a créé cette plate-forme pour les parents d’enfants sourds, aveugles, en voiturette, à la fente palatine, ceux qui ont la maladie des os de verre, tous les dys- (dyslexiques, dyscalculiques, dysphasiques…) parce que, dans l’enseignement spécialisé, tous ces handicaps n’étaient pas toujours bien représentés auprès de la fédération des associations de parents. »
Éliane avait trouvé son combat. Quand elle en parle, ses mains s’animent et derrière ses lunettes, ses yeux bleus se mettent à pétiller.
« Tous les enfants ne sont pas pareils. Pour certains, l’enseignement spécialisé offre le suivi individualisé dont ils ont besoin. Pour d’autres, l’enseignement ordinaire est bien adapté, mais il nécessite des aides complémentaires. L’idéal, c’est de permettre à l’enfant et ses parents d’être libres de choisir l’école », déclare-t-elle. Et pour mener à bien ce combat, elle ne ménage pas ses efforts. Eliane Demunter intègre le Conseil Supérieur de l’enseignement spécialisé et participe pendant quatre ans à un groupe de travail pour l’aide à l’intégration des élèves handicapés. « On a réfléchi en groupe sur les différentes formes d’inscription. On a fait des visites sur le terrain pour compléter notre réflexion. Et on a constaté qu’il y avait pas mal d’intégrations sauvages faites par les parents mais aussi par certaines directions. Je ne dis pas que le décret inscription est la solution miracle mais je ne voudrais absolument pas qu’on revienne en arrière, même si ça embête les directeurs d’école. »
Mais la solution idéale existe-t-elle? Pour Éliane, elle est simple : toutes les écoles devraient pouvoir accueillir n’importe quel enfant, quelles que soient ses différences « Concrètement, ce n’est pas demain qu’on libérera des moyens budgétaires en Belgique pour cela… ça reste un rêve », précise-t-elle. « Enfin, on travaille déjà à la fluidité entre l’ordinaire et le spécialisé, c’est très bien.»
Et même si ses enfants ne sont plus élèves depuis longtemps - son cadet a 41 ans aujourd’hui - ce combat est toujours le sien.

Les vieux, de vrais experts

Avec les groupes de travail, les réunions mensuelles du CSA et celles de son asbl, l’agenda d’Éliane se remplit vite. « Heureusement, aujourd’hui on peut s’échanger beaucoup d’infos par mail pour notre asbl. Et puis, je communique via Facebook aussi » ajoute cette grand-mère connectée. Parce que, même si elle se sent en pleine forme, Eliane doit se ménager. « Je dois avouer que je ne vais plus à Jambes pour les réunions. Ça se terminait souvent vers 22 heures et mes enfants étaient inquiets que je prenne la route seule à cette heure-là. Dans le noir, on voit moins bien. » Éliane a maintenant une suppléante au Conseil, qui à terme, la remplacera
Prête à passer à autre chose ? Pas tout à fait. « Je ne me vois pas arrêter de m’investir dans l’associatif. Je réduis, parce que je deviens vieille. Je ne suis plus parent d’un enfant de l’enseignement aujourd’hui. Mais ça ne m’empêche pas de m’impliquer encore, de chercher des solutions, de donner des conseils pour des amis, des parents,… Et puis, quand je vois que les choses avancent, je me dis : « Allez hop, encore quelque chose de gagné ! Je crois que cet investissement me colle à la peau. »

Y’a d’l’amour dans l’air

Et quand on lui demande où elle trouve encore toute cette énergie aujourd’hui, c’est son mari - l’ébéniste - qu’on croyait endormi dans le fauteuil qui dit en se levant d’un coup : « C’est qu’elle aime être loin de moi… » . La petite dame lève un regard plein de tendresse vers son homme. Et là, c’est comme si le temps s’était arrêté. Les secondes filent. Sans qu’ils ne se parlent. Il y a de la douceur dans l’air. Les deux amoureux se regardent. Intensément. Presque cinquante-deux ans de mariage pour ce couple et une sacré complicité semble toujours les unir... Éliane reprend la parole : « On aime être à deux, vous savez. Mais on n’a jamais imaginé une vie sans enfants ni petits-enfants. Mon mari me disait encore l’autre jour : « Ça fait longtemps qu’un petit bout n’est pas venu nous réveiller en sautant sur notre lit le matin. On va aux spectacles de leurs écoles, aux fêtes d’unités, à leurs concerts, aux représentations de théâtre,…Et si un de mes petits-enfants est malade et que je dois le garder, je n’hésite plus à annuler une réunion. »
La famille, c’est l’autre passion de cette mamy hyperactive. Elle épaule ses petits-enfants dans leur suivi scolaire et les console parfois de leurs chagrins d’amour « C’est plus facile pour une fille de parler de ces choses-là avec une grand-mère plutôt qu’avec sa maman. On est très liés. On ne pourrait pas imaginer de ne pas se voir pour fêter Noël, par exemple. Et puis, on a passé de beaux étés ensemble à la mer, ça crée des liens forts entre les cousins, même si l’aînée a plus de 20 ans et la dernière n’en a que 5 ! Je crois que la famille donne des racines. »
L’entretien se termine, il est l’heure pour Éliane d’aller chercher ses petites filles à l’école. À 19 heures, Éliane retrouvera son mari, comme tous les soirs, pour un petit souper en tête-à-tête. « On essaye de garder ce temps-là à deux. C’est important. Comme en journée, on court partout, le soir on aime se retrouver un petit peu ».

Estelle Watterman

EN SAVOIR +

Votre enfant porte un handicap et vous avez des questions, des attentes, des besoins à exprimer… Les parents qui vous représentent au Conseil Supérieur de l’Enseignement Spécialisé organisent un après-midi d’échange. Leur but ? Entendre vos témoignages, vos envies pour mieux les relayer auprès de nos dirigeants Le rendez-vous est fixé le samedi 27 avril à 14 heures à l’école La Cîme, rue Jean-Baptiste Stouffs, 18, à Genval.
Info et réservation auprès d’Alice Pierard 010/42 00 52.

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