Les maisons de retour, un moindre mal ?

Nous avions rapidement évoqué les maisons de retour lors d’un rapport accablant du CIRÉ sur les centres fermés. Encore une fois, l’actualité nous rattrape puisque ces lieux sont évoqués ces temps-ci. Le citoyen sait finalement peu de choses sur ce principe, un peu caché. Nous faisons le tour des associations, ONG et volontaires de terrain pour une visite guidée. Les points de vue sont plutôt contrastés.

Peu accueillant comme nom, « la maison de retour ». Ça tombe plutôt bien, puisqu’on ne parle pas vraiment de lieux propices à l’accueil et au bien-être. Il s’agit de demeures unifamiliales à Tubize, Zulte, Sint-Gillis-Waas et Tielt où peuvent être détenues des familles avec enfants mineurs. Pourquoi sont-elles enfermées ? Parce qu’elles demandent l’asile,  parce qu’on leur refuse l’accès au territoire, pour séjour irrégulier, etc. Ce sont principalement des familles migrantes.
Sur le papier, tout est fait pour que les enfants puissent poursuivre leur scolarité. Parents et enfants sont libres de circuler, néanmoins un adulte doit toujours être présent dans l’habitation. Pourquoi ? Pour éviter les disparitions. Le tout est géré par l'Office des Étrangers, responsable du suivi de ces familles, via un « coach » qui passe régulièrement. Il s’occupe de la gestion pratique du quotidien. La durée d’enfermement dans les maisons de retour est de quelques jours, quelques semaines, le plus souvent quelques mois.
À l’occasion de notre grand dossier consacré aux migrants le 26 avril dernier, nous avons rencontré l’ONG JRS, service jésuite des réfugiés, avec qui nous avons pu parler longuement du sort des familles placées dans ces maisons de retour. Poussons-en les portes.

5 km de marche avant le premier commerce

À peine le pied posé sur le paillasson que les premières dissonances apparaissent. JRS nous apprend qu’il est très rare de pouvoir mettre les pieds dans ces maisons de retour, qu’ils sont les seuls à y avoir des volontaires accrédités. En dépit de ce verrouillage, nous avons rencontré quelques acteurs de terrain et volontaires qui en ont visité plusieurs. Le CIRÉ (cire.be), par exemple.
L’asbl nous explique que ces maisons de retour sont une solution qui pourrait constituer une alternative aux centres fermés. Elle insiste cependant sur la nécessité de poursuivre la recherche d'autres solutions. Bernard Devos, délégué aux droits de l’enfant (DDE), en a lui aussi visité quelques-unes. « Aucun barreau. Les enfants peuvent aller à l’école, les familles ont un minimum d’argent pour faire les courses. C’est toujours mieux que la privation de liberté pour un enfant, qui est inconcevable. Les maisons de retour sont plus adaptées à la réalité d’une famille. Il s’agit de petites maisons, généralement créés dans d’anciennes gendarmeries, dans lesquelles les familles attendent - comme le nom l’indique - leur retour au pays ».
Pourquoi le principe n’est-il pas généralisé ? Peut-être parce que 30 à 35 % des familles s’en échappent avant de prendre l’avion, suppute le délégué général aux droits de l'enfant. Si important que cela puisse paraître au tôlier de ces maisons, Théo Francken, ce chiffre est à mettre en perspective avec l’intérêt supérieur de l’enfant, moins bafoué dans ces conditions.

« Plus ces maisons de retour seront ouvertes à des bénévoles, plus on aura une approche humaine », Daniel, volontaire

On peut aussi le prendre dans le sens inverse et en conclure que la formule fonctionne auprès de 70 % des familles qui y restent sans disparaître dans la nature. Si le DDE et le CIRÉ ne sont pas alarmistes, ils ne le vendent pas comme une fin en soi, mais comme un moindre mal. Position que le JRS ne partage pas. Pourquoi ?
David Knapen, de JRS, nous ouvre amicalement son bureau. Nous lui rapportons ces propos sur les maisons de retour. Il semble dubitatif. « Nous parlons quand même de familles placées de force. Les personnes qui sont logées dans ces maisons sont grandement fragilisées. Une personne incarcérée sait généralement pourquoi et pour combien de temps elle est là. Un migrant ne sait pas. Le facteur temps est un gros problème. Il ne sait pas ce qui lui arrive. Les maisons de retour sont des maisons sans barreaux, certes, mais souvent très isolées. Le premier commerce est à cinq kilomètres de marche. Génial pour une famille », ironise-t-il.
Il nous affirme qu’il n’y a aucun suivi au niveau de l’éducation. Zéro scolarisation. Le seul message du fameux coach est que ces familles doivent retourner chez elles. Si JRS est la seule structure accréditée pour se rendre dans ces maisons, nous avons rencontré Daniel, professeur de FLE (Français langue étrangère) qui s’y est rendu pendant deux ans, très régulièrement, de son propre chef. Il nous dresse un bilan mitigé.
« C’est vrai que ça peut vite ressembler à l’enfer pour les familles. Elles sont loin de tout. Si la population aux alentours est un minimum hostile, ça renforce l’impression de marginalisation. Les conditions de vie sont parfois très mauvaises. Les derniers enfants à qui je donnais cours vivaient dans la boue ». À ce stade-là, il aurait été intéressant d’avoir un mot du bureau de l’Office des étrangers qui n’a pas répondu à notre invitation à participer à cet article. Dès lors, il convient de retrousser ses manches et de voir comment agir.

Le mot clé ? La mise en lien

David Knapen explique les différents types d’actions que mènent JRS. « Nous avons des volontaires qui visitent régulièrement les centres fermés et les maisons de retour. Au bout de quatre mois, les migrants sont expulsés et ont sept jours pour quitter le territoire. Sans aucun droit, moins qu’un SDF. Ils se demandent alors ‘Pourquoi ne suis-je pas expulsé ?’. Certains sont renvoyés vers nous par nos visiteurs ou des acteurs sociaux (Caritas, etc.). Nous nous organisons pour trouver un hébergement pour quelques jours, le temps de mettre en place un véritable accueil. Nous mettons en lien une ‘personne accueillie’ - terme que l’on préfère à migrant - et une personne accueillante. On formalise l’accueil, soit maximum deux mois. On propose un trajet d’accueil de douze mois en tout, dans six familles, donc qui forment une chaîne. L’important est bien sûr que chaque personne qui accueille se sente sécurisée dans son rôle ».
En un mot, que chacun s’engage à sa mesure. Les objectifs de ces douze mois passés dans la même ville ? Que la personne ou la famille accueillie retrouve confiance, qu’elle soit accompagnée, qu’elle apprenne à se déplacer seule. Qu’elle se reconstruise. Le facteur clé ? Se sentir en sécurité. David Knapen insiste sur la mise en lien. Et ça ne s’improvise pas.
« Je ne suis pas là pour vendre un produit. D’ailleurs, si certains de vos lecteurs ont besoin d’informations, qu’ils me contactent via le JRS, je donne volontiers des conseils sur comment accueillir et accompagner un migrant. S’il y a un minimum de huit personnes, je me déplace et j’explique. Sans imposer quoi que ce soit. »
Car une bonne écoute, une « écoute active » comme la définit David Knapen, ne s’improvise pas. Nous retrouvons Daniel, volontaire FLE, qui insiste sur l’importance d’être présent dans ces maisons de retour. « C’est très difficile de s’y rendre. Selon moi, il faudrait organiser une chaîne avec quelques volontaires locaux à proximité des maisons de retour. Ne serait-ce que pour assurer une présence. Jouer avec les enfants. Les occuper un peu ».
David Knapen abonde. « Si ça intéresse vos lecteurs, nous avons une action qui s’appelle ‘Visite détention’ où chaque bénévole est encadré par nos visiteurs accrédités. Ils sont formés à l’écoute active via une formation et briefés sur les bons gestes pour que tout se passe pour le mieux ».
Mais alors quoi, est-ce que ça veut dire que nous devons continuer à combiner avec les maisons de retour, ces prisons édulcorées comme unique solution d’accueil ? Daniel s’emporte un peu : « Que ce soit une bonne chose ou pas, j’ai finalement envie de dire que nous n’en sommes plus là, vu l’urgence de la situation. On le voit encore aujourd’hui avec ce qui se passe de nouveau dans le parc Maximilien à Bruxelles. Le froid va arriver vite. Une chose est sûre, l’urgence est d’améliorer la détention. Les fameux ‘coachs’, véritables gardiens de prisons, doivent être formés pour jouer un rôle de mise en lien, pas de propagande. Le sort de chacune de ces familles ou de ces individus doit être motivé par une analyse approfondie, au cas par cas. Là, on raisonne comme s’il s’agissait de bétail. C’est pourquoi il faut mettre le paquet sur l’accompagnement. Plus ces maisons de retour seront ouvertes à des bénévoles, plus on aura une approche humaine. C’est-à-dire que l’on pourra se consacrer à ces familles et penser au futur, pas juste au retour ». Au futur ? Oui, ces pères, ces mères, ces enfants en ont un.

Yves-Marie Vilain-Lepage

En pratique

Vous voulez agir avec JRS ?

L’ONG est active à Bruxelles, Liège, Tournai, Anvers, Bruges et Waterloo. Pour continuer à agir, elle a besoin de volontaires. Vous trouverez toutes les formules adaptées à vos envies d’action sur le site jrsbelgium.org. Vous pouvez vous inscrire comme volontaires pour les visites en détention des maisons de retour comme on l’a vu. Le projet d’accueil dont nous a parlé plus haut David Knapen, s’appelle Up Together. Il a reçu le prix Gastvrije Gemeente. Vous pouvez donc apporter en tant que volontaire un soutien à ces personnes refusées dans leur demande de résidence après plusieurs mois en détention administrative qui ne peuvent être rapatriées par le gouvernement. Si la connotation « Jésuite » peut en heurter certains, David Knapen rassure : « Chez JRS, on ne nie pas notre identité, mais on n’impose rien. Si on me dit ‘Tu es catho, donc je ne veux pas aider, alors que la plupart du temps, il s’agit de musulmans à aider, pour moi, il y a un souci’ ». Pour l’anecdote, le premier volontaire engagé était de confession juive. Que la solidarité dépasse les croyances de chacun, c’est tout ce qui importe, non ?

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