Les Roms, figures de résistance ?

La figure du Rom s'apparente bien souvent pour nous à celle de la mendicité, du vol et de l'insalubrité. Difficile de faire autrement lorsque la seule image que nous en avons est produite par les bidonvilles montrés à la télé et par le mendiant que nous et nos enfants croisons dans la rue. Que savons-nous des Roms ? Cette image reflète-t-elle la réalité ou est-elle construite ? Et si elle est construite, quel intérêt à la construction d'un tel bouc émissaire ? Rencontre avec Véronique Bergen, philosophe, auteur de Djelem, djelem. Les Roms, entre stigmatisation et résistance, qui répond à nos questions

Les Roms, figures de résistance ?

D'où vient la peur singulière que suscitent les Roms chez la plupart de nos concitoyens ? Celle-ci est-elle justifiée ?
Véronique Bergen
 : « Le rejet dont les Roms sont victimes s’ancrent dans un fond multiséculaire de stéréotypes essentiellement négatifs. Historiquement, leur stigmatisation est une constante, une lame de fond au sens où ils ont toujours été cantonnés dans la figure de l’Autre, de l’étranger. Non seulement la peur qu’ils suscitent est totalement injustifiée, mais elle s’inscrit dans un formatage des consciences : la fabrication de cette peur correspond à la fabrication d’un bouc émissaire accusé de dérégler le jeu social. En stigmatisant l’économie de la débrouille des plus démunis, on tait le facteur essentiel : qu’en ce qui concerne les Roms, les plus pauvres venus le plus souvent de l’Europe de l’Est, cette mise à l’écart, cette économie de la survie est le fruit d’une économie politique néolibérale qui déclare ouvertement qu’une partie de l’humanité peut périr dès lors que le système n’en a pas besoin. »

Incontrôlables par le système

En quoi les Roms posent-t-il un problème à notre système, au fonctionnement de notre société ?
V. B
: « La manière dont nous nous rapportons aux Roms s’inscrit dans une longue histoire dont j’ai tenté de dresser la généalogie. En toile de fond, j’y vois la guerre que la forme État a menée contre ce qui lui résiste : les nomades. La constitution des États requiert la mise au pas de ceux qui, en choisissant le nomadisme, construisent une autre manière de vivre, de penser, d’exister. Même si la majorité des populations Roms est sédentarisée depuis des siècles (rappelons que si la sédentarisation est parfois l’expression d’un libre choix, elle a très souvent été imposée comme ce fut le cas dans les pays de l’Est sous le communisme), l’horizon du voyage reste prégnant dans leur imaginaire. Ce fonctionnement dérange un système qui ne tolère le déplacement que lorsqu'il obéit à des logiques économiques contrôlables (comme les travailleurs détachés).
C’est dans cet héritage de préjugés que notre regard s’inscrit. Si l’on juge le nomadisme et ce qu’il implique (une société sans territoire donné, sans État, souvent sans écriture) à partir de la norme de la sédentarisation, on rate la richesse de ceux qui ont fait un autre choix, on fait de cette richesse un manque, un déficit. »

« Au rétrécissement des possibles, il faut opposer des propositions d’existence libre de se soustraire au moule d’un système marchand » Véronique Bergen, philosophe 

Ce rejet n'est donc pas une spécificité du néolibéralisme ?
V. B. : « Il existe depuis longtemps, mais le modèle néolibéral nourrit une violence singulière. Le cynisme que le système affiche sans vergogne énonce que ceux que les médias appellent Roms (à savoir les plus démunis qui ne composent qu’une fraction de l’ensemble des communautés Roms) sont indésirables, inassimilables dès lors qu’ils n’entrent pas dans le plan de ce que le philosophe Alain Badiou appelle un ‘prolétariat nomade’. À l’intérieur d’une ‘romaphobie’ séculaire, il y a une ‘romaphobie’ liée à la mainmise d’un néolibéralisme qui rejette la masse de ceux qu’il juge non rentables. »

Pouvez-vous illustrer comment cette romaphobie se traduit au niveau politique ?
V. B. : « Le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy prononcé durant l’été 2010 (ndlr : qui déclarait la guerre à l’insécurité et à l’immigration) a encouragé une politique anti-Rom qui se prolonge de nos jours en Europe, mettant en place des vagues d’expulsions musclées, des démantèlements de campements, des destructions de bidonvilles, d’habitats précaires. Les droits les plus élémentaires des Roms, alors qu’ils sont citoyens européens, sont bafoués : droits à circuler librement, droit au travail, au logement, à la scolarisation des enfants, aux soins de santé… En réduisant les Roms les plus pauvres au rang de non-citoyens, la communauté européenne témoigne du processus d’affaiblissement de la démocratie. En tant que minorité tenue dans les marges de la non-citoyenneté, les Roms apparaissent comme le symptôme des impasses de la construction européenne. On parle d’un ‘apartheid européen’ qui frappe les Roms. »

Symboles du rejet de l'autre

Vous soulignez le fait que le terme Rom renvoie à des populations diverses et finalement n'est utilisé que pour pointer du doigt les plus démunis. Volonté politique ou simple ignorance ?
V. B. :
« La dénomination ‘Roms’ recouvre une mosaïque de populations très diverses, de cultures et de traditions différentes : les Tsiganes, les Manouches, les Sinté, les Gitans… En outre, certains des groupes de population précités ne se considèrent pas comme Roms. En 1971, l’Union Romani internationale a opté pour le terme générique ‘Roms’ (ou Rroms) afin de donner une visibilité, une force politique à une minorité reliée par des traits communs (la langue, une origine commune, des traits culturels, des traditions, une organisation sociale...). L’amalgame entre ces communautés regroupées sous le terme de Roms relève, je pense, à la fois de l’ignorance d’une situation complexe (y a-t-il un ou des peuples roms ?) et d’une volonté politique de se focaliser sur la minorité Rom vivant dans des squats, des bidonvilles. »

Peut-on considérer que le regard porté sur les migrants rejoint celui porté sur les Roms ?
V. B. : « Afin d’asseoir leur pouvoir, leur cohérence symbolique, les États produisent une minorité tenue dans l’altérité (les migrants, les Roms, les SDF…). Ils sécrètent le visage du marginal, de l’Autre, visage qui change au fil du temps. Il y a donc un lien à faire sur ce point.
Cependant, je pense qu’il y a une spécificité du regard porté sur les Roms, une spécificité enracinée dans une phobie du Tsigane qui remonte au XVIe siècle en Europe (l’esclavage des Roms dans les pays de l’Est, les déportations, les persécutions, les répressions…) et qui s’est parachevée dans le génocide, l’ethnocide des Tsiganes sous le nazisme. Je ferais passer la ligne de démarcation au niveau de la logique utilitariste qui gouverne notre monde, laquelle logique réduit l’homme à sa marchandisation, à son statut exclusif de producteur-consommateur. Là où, derrière une façade humanitaire, le migrant est vu comme un stock d’énergie humaine, une main-d’œuvre bon marché dont le capital a besoin pour asseoir sa perpétuation, le Rom est vu comme un indésirable qui, à moins de renoncer à sa culture, à ses manières de vivre et de penser, est relégué dans le non-monde. »

Vous évoquez les trois façons dont les Roms ont été traités depuis des siècles : exclusion, réclusion, inclusion. Pouvez-vous nous expliquer en quoi l'inclusion se révèle négative ?
V. B. : « Les populations roms ont fait l’objet de politiques d’exclusion (allant du bannissement à l’extermination sous le régime nazi), de politiques de réclusion (enfermement des familles, envoi aux galères sous Louis XIV, déportation, esclavage) et de politiques d’inclusion, prônant l’assimilation des communautés, leur mise sous contrôle, la promotion d’une intégration qui se paie d’une destruction de leur culture comme ce fut le cas sous les régimes communistes en Europe de l’Est.
L’inclusion en tant que politique d’assimilation forcée présente une violence moins ‘spectaculaire’ que celle portée par les politiques d’exclusion et de réclusion mais elle est redoutable en ce qu’elle ne tolère la culture rom que si elle abandonne ce qui la pose en marge de nos systèmes de penser et de vivre.
L’uniformisation des modes de vie dans le néolibéralisme global adresse une sommation aux réfractaires : se plier à la logique de la marchandisation de l’humain, de la société de surveillance et des ‘big data’ ou périr. »

D'autres modes d'existence

Quelle serait, selon vous, la bonne approche ?
V. B. :
« Au rétrécissement des possibles, il faut opposer des propositions d’existence libre de se soustraire au moule d’un système marchand. Des formes de vie émancipée qui, des parias aux collectifs libertaires, autonomes, des derniers nomades aux objecteurs de croissance, aux coopératives autogérées, envisagent d’autres façons d’être ensemble, d’habiter la planète. »

Peut-on considérer la singularité Rom comme une chance pour notre société ?
V. B. : « Sans verser dans l’image romantique du Rom nomade, incarnation d’une liberté que rien ne peut broyer, ces minorités en leur résistance farouche, en leur affirmation d’un autre régime d’être au monde, dessinent la chance d’une alternative au néo-totalitarisme actuel. À travers la question Rom sont visés d’autres minorités, d’autres choix de vie alternatifs qui veulent s’affranchir du carcan dominant du néolibéralisme : les collectifs alternatifs, les lieux autogérés, les altermondialistes, les zadistes, les freeganistes, les objecteurs de croissance, les militants écologiques… »

Propos recueillis par Ignacio Suarez

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Djelem, djelem. Les Roms, entre stigmatisation et résistance de Véronique Bergen, Éd. Centre d’action laïque (coll. Liberté, j’écris ton nom).

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