12/15 ans16/18 ans

Neuf semaines sans école…

Mon fils est resté sans école pendant neuf semaines. Non, je ne vous écris pas ce billet d’Afrique : nous sommes bel et bien en Belgique. Est-ce possible ? Chez nous, pays de l’obligation scolaire pour le bien de tous nos enfants ? Qui plus est, avec un enseignement spécialisé adapté aux besoins des plus fragiles ?

Mon fils est né avec cette malchance. Heureusement, il  avait trouvé depuis six années son équilibre dans un internat spécialisé à soixante kilomètres de la maison. La vie dans un internat n’est pas rose tous les jours. Il y a cependant les activités adaptées, les copains, tout un petit monde important. Un soir, coup de tonnerre : de retour d’une sortie en groupe, il sonne à la porte de l’internat. L’éducatrice « spécialisée » lui affirme, puis répète, devant les copains, qu’il a un âge mental de 5 ans. Elle lui saisit le poignet … Eh oui, la réponse est violente : lui n’a pas le même choix de mots. Nous sommes allés le rechercher le soir même. Dès le lendemain,  l’internat nous faisait part de son intention de l’exclure définitivement.
Renseignements pris, nous avions dix jours avant prononciation du verdict. Ce laps de temps nous a permis de fournir un rapport de psychiatrie destiné à cet internat spécialisé qui après six années, se demandait s’il était « outillé » pour s’occuper de notre fils… Tout en reconnaissant qu’il était dommage que « cela tombe sur lui ». Nous avons rédigé une lettre pour éviter cette sanction qui brisait son équilibre fragile : il était intégré de longue date, sans que nous ait jamais été signalé de problème majeur. Nous avons demandé à être entendus par la direction : au terme de l’entretien nous avons été rassurés : la décision serait prise « dans l’intérêt de notre fils ». 
Le lendemain le conseil des éducateurs votait son exclusion définitive. 
Avec des conséquences démesurées : du jour au lendemain notre fils a perdu et son lieu de vie et ses copains. Le seul message qu’il ait reçu, malgré notre suggestion de rencontre, était que les éducateurs ne voulaient plus de lui, point. Aucun au revoir ou « bonne chance » après six années de vie commune.
Et pendant neuf semaines, plus d’école ! Chose prévue…puisqu’il était incapable de s’y rendre quotidiennement. Un nouvel internat, dépendant du service d’aide à la jeunesse, nous a été proposé : à 40 kilomètres de l’école, 100 kilomètres de la maison. Non merci, nous en avions assez vu, notre fils rentrerait chez lui. Mais à partir de là ce sont les parents, seuls, qui assument la décision d’éducateurs à qui ils avaient confié leur enfant. Recherche d’école adaptée (mission impossible), garde à la maison pendant 45 jours, arrangements avec l’employeur (car nous avons de la chance)… Sans mentionner les explications plus que délicates à notre fils au sujet des gestes qui ne se font pas mais aussi des paroles qui ne se disent pas car on blesse parfois plus avec des paroles que par des gestes.  
Sans doute est-ce un test pour voir si les familles de ces jeunes sont costaudes ? Nous sommes tombés assis quelques semaines plus tard lorsque l’école (même direction que l’internat) nous a envoyé un avis officiel, nous informant que notre fils/fille avait été absente une semaine avant Noël, totalisant cinquante demi-jours d’absence. Incroyable mais vrai : alors que font les jeunes isolés, ceux dont les parents sont fragiles ou moins acharnés ? L’Association francophone d’aide aux personnes porteuses d’un handicap mental (AFRAHM) nous affirme que des situations d’exclusion d’institutions spécialisées, sans aucune vision sur l’avenir de la personne exclue, sont monnaie courante.
La fin de l’histoire ? Elle a été écrite par une dame de la Communauté Française qui, la veille des vacances de Noël, s’est engagée à répondre au projet de vie de notre fils : une école qui lui permette de revenir à la maison. Une aide inespérée après six semaines de naufrage.
Alors pour tous les autres jeunes qui n’auront pas la chance de notre fils lorsqu’ils seront mis dehors du jour au lendemain, je demande :

  • Une prise de responsabilité de la part de toutes les institutions dites « spécialisées » : est-il normal que des personnes identifiées comme porteuses d’une déficience mentale paient au prix fort les conséquences d’un acte ? En particulier un acte déclenché par l’attitude d’une éducatrice inexpérimentée ?  
  • Un regard des autorités responsables de ces institutions : la décision finale, irrévocable, est celle d’un conseil d’éducateurs, dans un contexte émotionnel évident. La collaboration de la famille, un avis de psychiatre, un rapport positif du PMS, six années « banales » ont été ignorés. Comment une décision d’exclusion définitive d’un établissement spécialisé, en milieu d’année, sans solution alternative, ne bénéficie-t-elle pas d’un regard extérieur obligatoire de la part des autorités compétentes ?  
  • Des critères pour baliser la lourdeur de la sanction : même le code pénal prévoit des peines proportionnelles à l’infraction. Ici, non. Le libre choix est laissé à l’appréciation d’un groupe d’éducateurs.  
  • Une information des familles: pourquoi les professionnels bénéficient-ils d’une procédure détaillée alors que les parents, non (encore) professionnels, assument seuls cette décision ? Ils reçoivent une page qui mentionne une possibilité de recours à la Communauté Française, Boulevard Pacheco : ceux qui ont posté une lettre à la Communauté Française depuis janvier 2005 apprécieront… Je vote pour une inversion : comme l’exclusion semble plus facile (dix jours) que la solution (neuf semaines) donnez donc la brochure aux familles qui découvriront contre leur gré les dédales administratifs de l’exclusion et surtout de la réinsertion!
  • Last but not least : la création d’une cellule « exclusion » à la Communauté Française. Imagineriez-vous un médecin qui vous annonce qu’il ne peut plus rien pour vous et vous confie l’organisation de vos soins palliatifs ? Alors pourquoi une institution de jeunes en situation de fragilité peut-elle agir de la sorte ? Cette cellule serait contactée AVANT une exclusion potentielle, ce qui pourrait certainement éviter certaines décisions irréparables. Ensuite oui, elle ne lâcherait plus le jeune jusqu’à ce qu’une solution lui soit  trouvée.

Chuuuut… cette lettre était confidentielle. Quel parent est fier de raconter ce type d’aventures ? Qui en a encore l’énergie après deux mois de tourmente ? Alors tout recommence, avec d’autres acteurs, là et ailleurs. Eh bien non, il faut notre vécu évite à d’autres la traversée du désert. Des solutions existent et coûtent moins cher que l’exclusion : il faut juste la volonté de les mettre en place.

Dominique Paulus

Sur le même sujet

Une société inclusive

La Ligue des familles veut être la Ligue de toutes les familles. Notre association soutient un projet de société inclusive : une société dans laquelle chacun selon ses singularités, ses besoins, ses envies et ses potentialités peut prendre toute sa place et poser librement ses choix de vie.

Handicap et scolarité : l'urgence du terrain

Parents d’enfants en situation de handicap, vous le savez mieux que quiconque : entre maintes épreuves, celle de la scolarité relève encore trop souvent du parcours du combattant. Difficultés rencontrées pour mettre en œuvre des aménagements raisonnables, schizophrénie protocolaire, exclusion…