6/8 ans

Une matinée dans la peau d’un réfugié

Pour sensibiliser les enfants à la question des migrants, la Croix-Rouge propose aux écoles une animation où ils se mettent dans la peau d’un réfugié. Le Ligueur s’est aussi pris au jeu et s’est glissé parmi les élèves de L’Autre École à Auderghem.

Une matinée dans la peau d’un réfugié

« Les enfants, votre maison vient d’être touchée par une bombe. Vous devez prendre la fuite immédiatement. Avant cela, vous ne pouvez emporter que trois objets chacun ». Un brin déstabilisés par le ton ferme de l’animatrice de la Croix-Rouge, Marin, Marius et Sacha s’exécutent, jouent le jeu et s’organisent pour faire les bons choix. Du haut de leurs 10 ans, ils empochent spontanément les cartes qui symbolisent argent, papier d’identité et téléphone portable.
« On va aussi prendre de l’eau, une lampe de poche, un sandwich et une couverture, ça peut toujours servir », décrète le trio. La tension est palpable. « Dépêchez-vous, ils arrivent. Vous devez partir maintenant ! ». Les gamins déguerpissent et gravissent les marches du forum de leur école. En haut, un homme grimé les attend : un passeur. « Vous avez de l’argent ? Rien que ça ? Ça risque d’être difficile pour vous. Mais bon, c’est par là. Baissez la tête et silence ! ».
Leur long parcours dans la peau d’un réfugié commence là, à quatre pattes, dans les grosses mousses qui, d’habitude, épousent les mouvements des petits de maternelle à la psychomotricité.

« Je dois dire la vraie vérité ? »

Bien des embûches plus loin - les enfants ont notamment dû s’entraider pour mettre en commun leurs ressources pour faire face à la faim, à la soif et au froid -, les voilà maintenant devant une porte fermée, matérialisant la frontière belge. On rejoint les plus jeunes, car toutes les classes primaires de l’Autre École - un établissement à pédagogie Freinet qui va travailler sur la question des migrants durant plusieurs semaines - sont embarquées dans le même bateau ce matin-là.
Pour ceux qui ont fait le choix d’emporter des papiers d’identité au début du jeu, la porte s’ouvre. Avant de se refermer devant ceux qui n’en ont pas (ou plus, parce que dérobés par les passeurs) et qui sont alors soumis à un interrogatoire : « Tu viens d’où ? Et pourquoi tu veux venir vivre chez nous ? ». Les yeux ronds comme des billes, un gamin haut comme trois pommes lâche cette question qui déstabilise un brin l’animateur-douanier : « Euh, je comprends plus là, je suis obligé de dire la vraie vérité ? ».
Lorsqu’on lui rappelle qu’il joue un personnage, son imagination se remet instantanément en branle : « En fait, moi, ma maison a été inondée et toute ma famille est morte. Alors, je suis parti, j’ai marché, marché et je suis arrivé ici, à pied ». Le gamin est tellement dans son rôle qu’il glisse au douanier qui lui souhaite la bienvenue en Belgique tout en lui assurant qu’il est désormais en sécurité : « Tiens, je te laisse ma brosse à dents. J’en ai plus besoin maintenant. Et peut-être que toi, oui. »

« J’ai cru que c’était la fin du monde »

Bien plus fort qu’un exposé ou une animation classique sur la vaste et complexe question des migrants, cette mise en situation sous forme de jeu de rôle proposée par la Croix-Rouge se prolonge par un débriefing, indispensable pour permettre aux enfants de mettre des mots sur les émotions qu’ils viennent de vivre.
Dans le groupe des plus jeunes de 1re primaire, une fillette raconte : « J’ai vraiment eu très peur, j’ai même cru que c’était la fin du monde. Mais maintenant, ça va ». Avant de raconter que si certains « messieurs » étaient un peu méchants, d’autres étaient gentils et voulaient les aider.

« Pourquoi moi, quand je serais grande, je pourrais aller vivre en France alors que les réfugiés, ils ne peuvent pas toujours vivre ici ? »

À côté d’elle, notre généreux gamin à la brosse à dents, les yeux toujours ronds comme des billes, lève le bras avant de prendre la parole : « On n’était pas dans la vraie vie, mais j’ai dit la vraie vérité. Enfin non, pas tout à fait. Pas tout le temps quand même ». Maladroitement, il nous fait comprendre qu’à 7 ans, il a déjà bien saisi la différence entre monde réel et imaginaire. Mais aussi que pour sauver sa peau, il faut parfois être prêt à tout. Impressionnant.
En plus de ce moment de paroles concernant leurs ressentis, les aînés, eux, ont droit à une explication de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés. À un zoom sur la situation des MENA (Mineurs étrangers non accompagnés). Et à quelques précisions, aussi : non, tous les parcours des réfugiés ne sont pas identiques et ne ressemblent pas nécessairement à ce qu’ils viennent de vivre, certains étant même assez riches pour arriver en Europe en avion.
Les questions fusent. « Les passeurs, comment ils savent que les réfugiés vont justement passer par là ? », « Comment elles font alors pour se retrouver, les familles ? », « Et quand les enfants sont tout seuls, qui s’occupe d’eux ? ». Jusqu’à cette réflexion d’une gamine qui nous laisse un peu sans voix : « Si je comprends bien, moi, quand je serais grande, je pourrais aller vivre avec ma famille en France, par exemple. Alors pourquoi les gens qui partent de chez eux à cause de la guerre, ils peuvent pas toujours vivre chez nous ? ». Et vlan, encore une claque pour nous, les adultes.

Sensibiliser sans culpabiliser

Alors que les élèves rejoignent leur classe, Patricia Donck, la directrice de l’Autre École, nous explique que cette animation n’est que le point de départ de ce projet d’établissement sur les migrants que les élèves vont continuer à s’approprier. « Chaque enfant va maintenant mener l’enquête auprès de sa famille afin de voir si ses parents, ses grands-parents, ses arrière-grands-parents sont venus d’un autre pays. On envisage donc les migrations d’une façon très large, pas uniquement à travers le prisme des réfugiés, ce qui n’est pas si simple. Il va falloir aussi tenir compte des enfants qui n’ont pas d’histoire récente de migration dans leur famille. Et aussi, plus compliqué encore, de ceux qui sont nés dans un autre pays parce qu’ils ont été adoptés. »
Et la directrice de nous rappeler combien aborder des sujets aussi fondamentaux mais difficiles avec les élèves relève un peu du funambulisme. D’une part parce que, comme le souligne la directrice, les enfants d’aujourd’hui sont baignés dans un flot d’événements dramatiques et qu’il faut, selon elle, les épargner au maximum : « Lorsque des (grands-)parents viendront expliquer leur parcours de migrants aux élèves, je voudrais qu’ils racontent ce que cela fait d’être mis ainsi sur la route et de devoir recommencer une nouvelle vie ailleurs plutôt que les raisons, par ailleurs cruelles comme la torture, qui les ont poussé à partir ».
Et d’autre part parce que les plus jeunes sont naturellement empathiques et qu’ils veulent aider, être dans l’action, trouver des solutions : « Je me souviens de cette réflexion d’un élève qui, après une leçon sur la pollution où on avait notamment évoqué le fait que la nourriture pour les animaux domestique polluait, m’avait demandé s’il le soir en rentrant à la maison, il devait tuer son chien ». En clair, tout l’art réside à parvenir à sensibiliser les enfants tout en évitant de (trop) les mettre face à leur impuissance.

Anouck Thibaut

En savoir +

Outils pour aller plus loin

► Cette animation fait partie des outils pédagogiques que la Croix-Rouge met notamment à la disposition des écoles fondamentales et secondaires.
► Rendez-vous dans le Ligueur du 26 avril : notre grand dossier sera entièrement consacré à la question des migrants qui sera décryptée (avec des cartes, des témoignages) et directement accessible aux enfants.

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